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28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 09:57

Vempires

 

« Pour cacher certaines choses à certains citoyens, il faut les mettre dans les livres. » B.K.

Quand Russel Feingold s’exprime en tant qu’envoyé spécial US à travers les médias dans la région des Grands Lacs africains, il étonne certains médias congolais par la façon dont il recourt à la politique de deux poids deux mesures. Il peut à la fois demander aux gouvernants congolais de négocier avec le M23, une milice à dominance ougando-rwandaise, et évoquer la souveraineté du Rwanda et de l’Ouganda pour justifier leur refus de dialoguer avec leurs propres rébellions. Qui peut justifier cette approche biaisée de la guerre d’usure imposée à la RDC pour son implosion par l’élite dominante anglo-saxonne avec la complicité de Kagame, de Museveni et de certaines élites compradores congolaises ? Qu’est-ce que Russel Feingold a déjà fait dans son pays pour le Congo ? Un belge, Raf Custers, nous aide à répondre à certaines de ces questions. Le chapitre 10 de son livre devrait être lu par toutes les minorités congolaises organisées en conscience.

Plusieurs médias congolais sont en train de décrier l’application de la politique de deux poids deux mesures par l’envoyé spécial US dans la région des Grands Lacs. Russ Feingold soutient que la RDCdoit conclure les pourparlers avec le M23 considéré par l’ONU comme une force négative. Mais il estime que la même démarche ne peut pas être entreprise par l’Ouganda et le Rwanda vis-à-vis de leurs « forces négatives » par respect pour leur souveraineté. Cet envoyé spécial US croit qu’un sommet doit être organisé entre la RDC, l’Ouganda et le Rwanda pour que certaines questions de fond trouvent leurs solutions. Et parmi ces questions, il y a celle des frontières héritées de la colonisation.

Croyant que tous les Congolais sont amnésiques, Russ Feingold est loin de se douter qu’il reconduit une hypothèse longtemps défendue par « l’Etat profond américain » : l’éclatement du Congo en plusieurs petits morceaux corvéables à souhait. Ce vieux rêve d’une certaine élite anglo-saxonne est à la base de la guerre de basse intensité et de prédation imposée à la RDCdepuis la chute de Mobutu.

« Peu à peu, les esprits se sont préparés à l’avènement d’une relève et même à un éclatement du pays. Des scénarios de partition sont évoqués au Pentagone où l’on semble se résigner à leur inéluctabilité. »[1] L’instrumentalisation du Rwanda, de l’Ouganda, du Burundi et de la Tanzanie, etc. comme « proxys » dans cette guerre depuis les années 90 avait pour finalité d’aboutir à tout prix à l’implosion et à la balkanisation du pays. Voici plus de deux décennies que cela traîne à devenir effectif politiquement, géographiquement et juridiquement. Car économiquement, la RDC n’appartient plus à ses filles et fils. Elle est le réservoir de matières premières des multinationales et de leurs nègres de service. Plusieurs parties de ses terres sont déjà vendues comme carrés miniers.

Aux dernières nouvelles, nous apprenons que les pressions sont faites sur le gouvernement de Kinshasa pour qu’il prépare son opinion publique à accepter la partition effective du pays.

Tous les discours tenus par « les Etats profonds » occidentaux sur le respect de la souveraineté de la RDC se révèlent de plus en plus comme étant « une rhétorique à fortes doses démagogiques ». Et plusieurs médias congolais semblent être pris au dépourvu : ils ne comprennent pas les motivations profondes guidant les vues de Russ Feingold et ses alliés.

Pourtant, la vérité sur le Congo a été déjà dévoilée[2]. De la traite négrière en passant par la colonisation et l’indépendance, ce pays suscite l’immense appétit chez« les maîtres du monde ». « Le Congo possède un sous-sol riche, la deuxième forêt tropicale au monde (après l’Amazonie) ainsi qu’un bassin fluvial bien alimenté avec de nombreuses ramifications. De plus, il est limitrophe d’autres Etats importants (comme l’Angola et le Soudan, producteurs de pétrole). Pour toutes ces raisons, la communauté internationale occidentale (ou ses « Etats profonds ») ne lâche pas le Congo. Le pays doit rester disponible pour la politique et l’industrie occidentales, aussi en ruine soit-il, aussi difficile soit-il d’y fonctionner « selon les formes ». »[3](Nous évitons, nous, de réduire la communauté internationale à ses « Etats profonds » ; c’est-à-dire à ses gouvernements parallèles composés de membres de différents services étatiques interconnectés (du Nord), de banquiers, de la mafia, de membres des conseils d’administration des multinationales, etc. et impliquant de manière transnationale les élites compradores du Sud pour le triomphe du capitalisme du désastre. Cette approche nous permet de comprendre le mode opératoire de ces« Etats profonds », leur « politique profonde » et leur capacité d’impuissanter les pays du Sud.) Rendre le Congo disponible pour la politique et l’industrie occidentales n’est possible qu’avec la complicité de certains fils et filles du pays eux-mêmes. C’est cela que permet la pratique de« la politique profonde » dont les guerres de haute ou basse intensité sont les instruments.

En RDC, après Mobutu, membre de la CIA, les programmes d’ajustement structurels soutenus par le FMI et la Banquemondiale ont mis le pays à genou. Ils en ont fait une proie facile pour les commanditaires et les exécutants de la guerre de l’AFDL dite « guerre de libération ». Des millions de Congolais(es), en effet, détruits mentalement, spirituellement, moralement, religieusement, étaient prêts à tout ; même à embrasser « un chien » pourvu qu’il les« libère » de la guerre économique imposée par les IFI soutenant la dictature de Mobutu. Néanmoins, ne comprenant pas comment se mène une guerre en réseau, ils ont cru que se débarrasser de Mobutu sans rompre avec le système qui l’avait engendré était suffisant.

Plus de deux décennies après, plusieurs compatriotes se rendent comptent de l’insuffisance de cette thérapie. Et les« Etats profonds » du Nord et les élites compradores du Sud poursuivent leur sale besogne. Cette fois-ci, ils veulent, officiellement, ravir aux Congolais(es) le droit de regard sur une partie de leur territoire. Le subterfuge est vite trouvé : la révision des frontières héritées de la colonisation pour donner un peu d’espace au Rwanda et à l’Ouganda.

Mais ce que ces « Etats profonds »et Russ Feingold n’avouent pas est qu’il y a une « initiative public-privé » tenant à faire passer la RDC du statut d’un pays protégé à celui d’un protectorat US par le Rwanda et l’Ouganda interposés. Le dixième chapitre du livre de Raf Custers susmentionné est riche en révélations sur cette question. Il dit clairement l’objectif stratégique de la guerre menée contre la RDC et de certaines lois votées aux Etats-Unis sur les ressources naturelles du pays : « Objectif stratégique : sauvegarder les minerais congolais pour l’industrie occidentale. Un lobby américain lié aux Clinton mène cette croisade. Avec succès (…). »[4]

Il n’est pas très facile de comprendre le mode opératoire de ce lobby. Apparemment, il fait les choses correctement. Il propose des lois au Sénat américain sur« les minerais du conflit ». (Au Sénat américain, des lois sont votées sur la protection de l’espace géographique congolais regorgeant de minerais provoquant le conflit. Comment est-ce possible parce que le Congo n’est pas une province US ?) « Pour commencer, le Congo Conflict Minerals Act introduit en 2009 par les sénateurs Brownback, Durbin et Feingold, et que nous retrouvons dans la LoiDodd-Franksous l’Article 1502, intitulée « les minerais du conflit ». »[5]Et la Loi Dodd-Frank fut proposée au Sénat par Barack Obama avant qu’il ne devienne président.

Apparemment, ces lois visent à assurer la transparence en exigeant des entreprises achetant les minerais à rendre publics leurs paiements à l’Etat. Le lobby américain lié au vote de ces lois fera même pression pour que les exportateurs et les mineurs congolais rompent avec« ces minerais du conflit ». Un embargo sera décrété sur ces minerais. Les campagnes des ONG impliquées dans le lobbying tenteront de convaincre l’opinion publique de l’importance de la rupture avec « les minerais du conflit ». Mais toute cette pression a un objectif stratégique : arracher aux Congolais (avec la complicité de certains de leurs frères et sœurs Congolais et Africains) le droit de regard sur le sol congolais. Et qu’est-il écrit dans les lois votées aux USA sur le Congo ? « Tant dans le Congo Act de 2006, du sénateur (à l’époque) Barack Obama, que dans l’article 1502 de la loi Dodd-Frank, il est écrit que le gouvernement américain doit intervenir directement dans les zones grises du Congo. »[6]A partir de ces lois, un Plan d’action stratégique pour les minerais du conflit dans l’Est du Congo est né. Certaines ONG y prennent une part active. Tel est le cas de Jewish World WatchEnough et USAID. « En compagnie des entreprises et organisations privées, USAID entend répertorier les minerais. Les minerais « libres du conflit » pourraient ainsi circuler dans les circuits commerciaux« propres ». L’initiative est baptisé PPA, la Public Private Alliance for Responsable Minerals Trade(Alliance public-privé pour un commerce responsable des minerais) et elle est rendue publique début octobre à Kinshasa par la vice-ministre américaine Maria Otero. »[7] Les Congolais (en tant qu’individus) ne figurent pas parmi les principaux partenaires de la PPA. Elleen a 21 : « Le groupe des pays de la région des Grands Lacs, quatre groupes de pression de l’industrie (électronique, étain, or…), onze entreprises et cinq groupe de lobbying ou de pression. »[8]

La participation de l’USAID dans la PPs’élève à 3,2 millions de dollars. Celle des entreprises devrait être de 2 millions de dollars. Au printemps 2012, Raf Custers était informé par un membre de l’USAID du dessein de cette ONG de se concentrer sur l’Est du Congo où un poste d’observation US des ressources naturelles pourrait devenir fonctionnel. Que vise la PPdans l’immédiat en RDC ? « Le contrôle extérieur -Washington en tête-est gagnant, car il reçoit un «droit de regard sur le sol. »[9] Et plus particulièrement sur le sol de l’Ituri, du Kivu et du Katanga.

Nous ne le dirons jamais assez : « Pour l’élite anglo-saxonne dominante, le Congo est un intérêt permanent » depuis qu’il lui a fourni 70% d’uranium qu’elle a utilisés contre le Japon au cours de la deuxième guerre mondiale. Cette élite travaille, en conscience, depuis plus de cinq décennies à imposer sa loi au cœur de l’Afrique afin qu’elle soit « la maîtresse » de ses ressources naturelles. Depuis plus de Cinquante ans, elle est restée braquée sur l’enjeu congolais en approfondissant son mode opératoire. Elle est en train de rendre effective l’implosion de la RDC à partir des études et des stratégies astucieusement menées pendant longtemps. Celles-ci participent de sa « politique profonde ». Ses think tanks y ont consacré du temps, de l’énergie et des moyens. Ils ont réussi à créer une mentalité, une culture de la guerre de tous contre tous, du mensonge et des doctrines de bonnes intentions pour que son objectif stratégique soit atteint. Et elle est sur le point de l’atteindre à l’Est de la RDC…Dans l’entretemps, aux USA, la cupidité et les inégalités ont triomphé au point de pousser Joseph Siglitz à confesser que l’élite dominante a perdu les repères éthiques[10].

Au Congo, elle organise des crimes depuis les années 90 et finit par se présenter comme « pompier ». Ainsi en va-t-il de la fabrication des « événements profonds ». La guerre de basse intensité imposée à la RDC,« le génocide rwandais » comme les guerres mondiales sont des « événements profonds » relevant de « la politique profonde » de l’élite dominante.

Dieu merci ! Cette élite dominante est fragile. Souvent, elle délire. Elle transige avec les principes humanistes qu’elle proclame au grand jour. Aux USA, elle a échoué. Elle constitue dorénavant le 1% confisquant les 99% des richesses du pays. Elle a mis en mal l’économie du pays. En Europe, avec ses alliés en conscience, elle reproduit les erreurs commises jadis par les Sud-américains[11]. Face à ses contradictions, elle finira par échouer en RDC. Officiellement, par la bouche de John Kerry, secrétaire d’Etat américain, elle vient de renoncer à« la doctrine Monroe » en Amérique Latine. Forts de cette doctrine, en effet, les USA considéraient l’Amérique Latine comme leur arrière-cour. Les avancées du socialisme du 21èmesiècle dans cette partie du Sud a contraint John Kerry a confessé officiellement ceci: « La relation que nous recherchons et que nous nous évertuons à favoriser n’a rien à voir avec une déclaration des États-Unis qui stipulerait quand et comment nous irions intervenir dans les affaires d’autres États des Amériques. Il s’agit au contraire pour tous les pays de se voir égaux les uns aux autres, de partager les responsabilités, de coopérer sur les questions de sécurité. »[12]Bien que les Sud-américains avertis ne soient pas dupes sur le décalage permanent entre les discours et les actes de l’élite dominante US, il apparaît que l’émergence d’un mondepolycentré, la prolifération d’autres acteurs internationaux importants sur l’échiquier mondial, la montée des minorités africaines organisées en conscience, l’éveil des masses populaires, etc. finiront par avoir raison de l’exceptionnalisme américain non respectueux du droit international, de la dignité humaine et d’autres valeurs humanistes. A ce point nommé, la grande ennemie à combattre dans certains pays du Sud, dans le chef des minorités organisées en conscience, estla résignation. Une autre est l’ignorance. Une autre encore la rupture entre les minorités organisées en conscience, les médias alternatifs et les masses populaires. Certains pays de l’Amérique Latine ont réussi à faire de la connaissance, de la participation citoyenne à la gestion de la chose publique, du respect des droits de l’homme et de la souveraineté de leurs peuples les choses les plus partagées. Ils tendent, avec leurs leaders visionnaires, à faire de leurs peuples« les démiurges » de leur propre destinée. Ils ont aussi réussi à rompre avec les IFI et leur politique économique suicidaire. La RDC peut aussi leur emboîter le pas. Tout dépend, en grande partie, des minorités congolaises organisées en conscience et de leur capacité de lutter méthodiquement avec courage, persévérance et esprit d’abnégation.

Elles doivent apprendre de Mao que de « défaite en défaite, on peut arriver à la victoire finale ». La Chiney a cru. Elle a fait des choix culturels, socio-politiques et stratégiques conséquents. La riche Russie de Poutine est en train de relever les défis liés à la fin « officielle » de la guerre froide.

La RDC peut mieux faire. Elle finira par mieux faire. Pourvu que ses minorités organisées en conscience se passent, en leur sein, le relais. Les élites dominantes travaillent en réseau et pendant très longtemps sur les enjeux qu’elles estiment vitaux pour le triomphe du capitalisme du désastre. Les minorités organisées en conscience, avec leurs alliés internationalistes (américains, français, belges, allemands, suédois, norvégiens, égyptiens, rwandais, ougandais, tanzaniens, sud-africains, etc.) doivent renoncer au court-termisme. Si elles le font, la RDC peut imploser par la magie des coups fourrés de l’élite dominante occidentale ; mais l’Afrique finira par s’unir et se moquer des partisans de sa mort. Combien sont-ils aujourd’hui ? Une infime minorité face aux jeunes masses d’africains et d’internationalistes montantes. Elles ont leursafropolitanistes à travers le monde entier… Match eza…

Mbelu Babanya Kabudi

 


[1] M.-F. CROS et F. MISSER, Géopolitique du Congo, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 111.

[2] Un petit documentaire intitulé ‘’Le conflit au Congo. La vérité dévoilé’’ demeure un bon résumé de l’enjeu congolais. Il est disponible sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=NMtgHzXZnIg

[3] R. CUSTERS, Chasseurs de matières premières, Bruxelles, Investig’action, 2013, p. 196.

[4] Ibidem, p.201.

[5] Ibidem, p. 2007.

[6] Ibidem, p.211.

[7] Ibidem, p.212.

[8] Ibidem.

[9] Ibidem.

[10] J.E. STIGLITZ, Le prix de l’inégalité, tr. de l’américain par Françoise et Paul Chemla, Paris, Les liens qui libèrent, 2012.

[11] R. CORREA, L’avertissement du président équatorien. « L’Europe endettée reproduit nos erreurs », dans Le Monde diplomatique, décembre 2013, p.1.16-17

[12] D. GONZALEZ DELGADO, USA-Amérique-Latine : la fin d’une ère ? Le secrétaire d’Etat US John Kerry annonce la fin de la Doctrine Monroe, dans Le grand Soir info du 03 décembre 2013.

 





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