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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 12:06

Ces tueurs tutsi comb-copie-2La RD Congo : un bateau surchargé et piraté


Par Jean-Bosco Kongolo

Révolutionnaire pour certains et subversif pour les plus zélés, ceux qui se croient plus Congolais que d’autres, ce titre traduit parfaitement bien la situation que traverse la République dite démocratique du Congo depuis l’adoption par referendum et la mise en vigueur de la Constitution dite de la Troisième république. En relisant attentivement cet acte fondamental, nous en sommes arrivé à constater que par le surnombre des reformes institutionnelles prévues et difficiles, voire impossibles à réaliser, le Congo/Kinshasa ressemble à un bateau non seulement surchargé mais également piraté, donc incapable d’amener à bon port et en toute sécurité ses passagers et sa cargaison, tous pris en otage et laissés à la merci des pirates à bord, s’imposant par défi comme membres de l’équipage.

Laissant aux académiciens le langage théorique non accessible au commun des concitoyens, nous allons analyser, à l’aide des métaphores, quelques dispositions pertinentes de la Constitution pour démontrer que la Troisième République n’a jamais véritablement démarré d’une part et, d’autre part, elle ne pourra jamais apporter la paix et le développement aussi longtemps que le texte constitutionnel imposé au peuple par ruse en 2006 restera intégralement maintenu. Attention! Il ne s’agit pas ici de la révision de la Constitution telle que les politiciens en ont alimenté la polémique durant plusieurs mois au cours de l’année 2014 mais plutôt des choix institutionnels qui ne cadrent ni avec les réalités politico-administratives congolaises ni encore moins avec des priorités socio-économiques de la population.

La ruse référendaire de 2006

Fils du pays, nous avions suivi très attentivement mais avec pessimisme tous les débats ayant entouré l’adoption de la Constitution au parlement de la transition. Nous nous demandions déjà comment il allait être matériellement possible de réaliser toutes les reformes introduites notamment en ce qui concerne le secteur judiciaire et le découpage territorial, appelé décentralisation. Sur les visages de plusieurs députés autoproclamés ou nommés, il était facile de percevoir l’empressement d’en finir avec la transition pour aller cueillir, comme des fruits mûrs, des postes de gouverneur et de ministre dans chacun des 26 morceaux du grand gâteau à découper, sans se préoccuper de la faisabilité des ambitions apparemment démesurées. Nous pensions toutefois que tout ce beau monde allait s’investir pour identifier correctement les futurs électeurs et vulgariser l’acte fondateur de la Troisième République pour que ces derniers posent leur acte civique en connaissance de cause; mais force était de constater que cela était le dernier des soucis de nos politiciens.

En effet, comment affirmer par exemple que ceux qui avaient voté en 2006 et plus tard en 2011 étaient tous des Congolais, jouissant de ce droit civique, dans un pays sans carte d’identité pour les nationaux depuis 1997, pays pourtant massivement habité dans le sud-ouest (Kinshasa et Bas-Congo) par des milliers de réfugiés angolais depuis des décennies et dans sa partie orientale(Nord et Sud-Kivu) par des milliers de Hutu rwandais depuis 1994 et par leurs compatriotes Tutsi déversés et/ou infiltrés depuis la guerre dite « de libération » menée par le Conglomérat d’aventuriers dénommé AFDL?

Faute de la tenue correcte d’un fichier national de l’état civil et du casier judiciaire, la Commission électorale s’était-elle préoccupée de savoir si les électeurs enrôlés étaient tous en droit de voter et si les différents candidats à la présidentielle et à la députation nationale ou provinciale étaient légalement éligibles? Nous n’en sommes pas sûrs au regard de centaines ou de milliers des dossiers criminels traités au cours de notre carrière dans la magistrature, dans lesquels certains acteurs politiques du moment étaient sérieusement impliqués, avec des jugements de condamnation au pénal coulés en force de la chose jugée. Que dire des mineurs à qui avait été délivré la carte d’électeur sans vérification de la date de naissance et sans témoignage d’un parent? Tel fut le cas avec notre propre fils dont la taille, plus imposante que ses 15 ans à l’époque, avait suffi au bureau de la commission électorale du quartier, pour croire qu’il était adulte. C’est grâce à notre vigilance et en tant qu’homme de loi, que cette carte fut découverte et brûlée en présence de toute la famille. Mais combien étaient-ils, des enfants mineurs et des criminels, qui avaient bénéficié d’une telle légèreté?

En ce qui concerne la vulgarisation de la Constitution à soumettre au referendum, la majorité des électeurs, y compris des diplômés des universités (même juristes ou politologues), n’en ont jamais lu ou eu l’occasion de lire jusqu’à ce jour ne fût-ce que l’exposé des motifs afin d’y découvrir le nouvel ordre politique et d’en apprécier les principales innovations telles que la limitation des mandats présidentiels à deux(art.220), la création de la Cour constitutionnelle chargée notamment de juger au criminel le Président de la République et le Premier ministre en cas de haute trahison(art.163 et 164), le découpage territorial avec son corollaire, la caisse de péréquation, etc. De tout cela, la plupart des électeurs, du moins ceux qui avaient accès à la télévision, ne retiennent surtout que l’image de Louis Michel, à l’époque Commissaire européen au Développement, qui avait élu domicile à Kinshasa pour y menacer régulièrement, comme du temps de la colonie, quiconque allait entraver, même par des manifestations pacifiques, le processus référendaire et électoral dont il était devenu brusquement le parrain et le protecteur. Les Congolais s’étaient-ils au moins posé la question de savoir pourquoi et dans l’intérêt de qui ce Belge agissait ou que pouvait cacher ce « bénévolat »?

La RDC, un bateau surchargé

Pendant que notre bénévole venu de loin battait campagne pour le referendum constitutionnel, la RDC ressemblait à un corps amputé dont personne ne s’occupait de soigner la plaie béante infectée de microbes et qui risquait d’entraîner à tout moment la leucémie, une infection généralisée ou cancer du sang. Concrètement, chacun des belligérants gardait sa puissance de feu tandis qu’une bonne partie du pays était sous occupation des rebelles parrainés à tour de rôle par le Rwanda et l’Ouganda. C’est pourtant ce corps déséquilibré et essoufflé qui devait supporter tout le poids excessif des nouveaux matériaux destinés à la construction de sa nouvelle demeure appelée « Troisième République ». Ces matériaux sont toutes ces réformes institutionnelles introduites tant au niveau national que provincial mais qui s’avèrent aussi irréalistes qu’onéreuses et par conséquent dangereuses ou difficiles à réaliser efficacement, même à long terme.

Au niveau national

Il y a lieu de noter que dans le nouvel ordre politique, la fonction législative est désormais exercée par deux chambres, l’Assemblée nationale et le Sénat, jouissant chacune de l’autonomie administrative et financière et dont il faut élire tous les cinq ans les membres, les uns au suffrage direct et les autres au suffrage indirect. Hormis le fonctionnement interne de chacune de ces deux institutions, tous ces « honorables messieurs et dames » qui le composent doivent être et sont d’ailleurs mieux payés que certains de leurs collègues des pays dits riches et développés. Au Canada par exemple, les rémunérations des Présidents de la Chambre des Communes, l’équivalent de l’Assemblée nationale, et de celui du Sénat sont(en 2014) respectivement de 79.000 $, allocations de transports comprises, et de 60.000$, allocations de logement et de transport comprises. (Source : http://www.parl.gc.ca/Parlinfo/lists/Salaries.aspx?Language=F&Section=03d93c58-f843-49b3-9653-84275c23f3fb&Year=2014)

Dans ce nouvel ordre institutionnel, c’est la justice, troisième pouvoir, qui a subi les plus grandes réformes, avec l’éclatement de l’ancienne Cour suprême de justice en Conseil d’État, Cour constitutionnelle et Cour de Cassation. Plus de huit ans après l’adoption de cette Constitution, aucun de ces organes n’a encore fonctionné, faute surtout d’absence de volonté politique mais aussi de moyens financiers, matériels et humains qualifiés. A ce jour, seuls les membres de la Cour constitutionnelle et du Parquet général près cette Cour ont été nommés sans qu’on sache quand seront-ils opérationnels.

Il en est de même du Conseil économique et social, dont les 68 membres nommés n’ont été investis que le 21 septembre 2014 et doivent être décemment payés afin de remplir correctement la mission qui lui est confiée, de « donner des avis consultatifs sur les questions économiques et sociales lui soumises par le Président de la République, l’Assemblée nationale, le Sénat et le Gouvernement. »(Art.209).

Pour assurer une bonne harmonie entre les provinces elles-mêmes d’une part, et le pouvoir

Central d’autre part, il est également institué une Conférence des Gouverneurs présidée par le Chef de l’État et dont le rôle est de servir de conseil aux deux échelons de l’État.

Jusqu’à preuve du contraire, la tenue de cette conférence n’a jamais été régulière, ce qui traduit aussi bien son inutilité que son inefficacité.

Le peuple, qui a approuvé par referendum cette Constitution, ignore aussi que relativement au découpage territorial que l’on appelle décentralisation, il a été institué une Caisse nationale de péréquation pour assurer la solidarité et l’équilibre entre les composantes de la nation, entre les provinces plus riches et celles moins nanties.

Article 181

« Il est institué une Caisse nationale de péréquation. Elle est dotée de la personnalité juridique.

La Caisse nationale de péréquation a pour mission de financer des projets et programmes

d’investissement public, en vue d’assurer la solidarité nationale et de corriger le déséquilibre

de développement entre les provinces et entre les autres entités territoriales décentralisées.

Elle dispose d’un budget alimenté par le Trésor public à concurrence de dix pour cent de la

totalité des recettes à caractère national revenant à l’État chaque année.

Elle est placée sous la tutelle du Gouvernement.

Une loi organique fixe son organisation et son fonctionnement. »

A notre connaissance, cette loi n’a jamais été votée et, par conséquent, cette caisse n’existe que de nom.

Au niveau provincial

Alors que les esprits visionnaires et clairvoyants s’attendaient à ce que la cohésion nationale et l’intégrité territoriale, mises à mal par la guerre d’agression subtilement appelée guerre de libération, soient consolidées, c’est le découpage territorial qui a été proposé aux électeurs. C’est d’ailleurs et malheureusement le grand point sur lequel les vulgarisateurs du projet de Constitution avaient la facilité de mettre l’accent étant donné qu’il était l’occasion pour certaines ethnies ou pour certains regroupements d’ethnies ou de tribus d’avoir désormais leurs propres provinces à la tête desquelles les politiciens rêvaient de régner. Sans tenir compte des agendas cachés (balkanisation) des puissances extérieures qui encouragent mordicus ce découpage sous couvert de décentralisation et aussi des velléités des conflits ethniques et tribaux toujours latents, les rédacteurs de cette Constitution venaient ainsi de liquider le principal héritage légué au peuple congolais (honnêteté oblige) par le Maréchal Mobutu : le vouloir vivre collectif, sans lequel notre pays aurait déjà été démembré au profit des agresseurs et de leurs commanditaires intéressés uniquement par nos ressources naturelles. Plus de huit ans après, non seulement que ce découpage n’est toujours pas effectif, mais surtout le pouvoir central n’est même pas capable de rétrocéder aux onze anciennes provinces les 40% des recettes tel qu’exigé par la Constitution. Qu’en sera-t-il lorsque les 25 provinces+la ville de Kinshasa, pour la plupart non viables, seront opérationnelles ? A-t-on songé aux infrastructures immobilières devant abriter les administrations et les différents services de ces nouvelles provinces, à leurs personnels à payer et à la voirie urbaine quasi-inexistante dans les futurs chefs-lieux, à leurs infrastructures routières, sanitaires et scolaires? Que dire aussi des Palais de justice pour les futures Cours d’appel et autres tribunaux et parquets à installer alors que le personnel judiciaire et les Palais de justices décents font cruellement défaut un peu partout dans les anciennes provinces? C’est pourquoi, il convient de féliciter et de suivre l’exemple patriotique du peuple Ne Kongo, dont les délégués au débat constitutionnel avaient été vigilants et clairvoyants pour percevoir et éviter le piège de la division.

Aujourd’hui, dans beaucoup d’autres provinces, ce sont, ça et là, des conflits tribaux et même claniques qui sont signalés avec mort d’hommes et incendie d’habitations ou destruction des récoltes à cause des limitations des frontières. Qu’en sera-t-il lorsque des provinces seront délimitées sur la base ethnique (Mongo, Luba, Balubakat, Aruund, Tetela, Bashi…?)

Au Katanga, le sulfureux Kyungu wa Kumwanza estime, avec raison, que cette province n’est pas encore prête pour le découpage territorial. Pour lui «… le développement du Katanga dépend de son unité. Certains territoires étant plus pauvres que d’autres, le découpage ne ferait qu’accentuer cette situation. » (Source : http://radiookapi.net/emissions-2/dialogue-entre-congolais/2013/01/29/ce-soir-le-katanga-nest-pas-encore-pret-pour-le-decoupage-territorial-selon-gabriel-kyungu-wa-kumwanza/)

En effet, contrairement aux apparences, ceux qui ne connaissent pas beaucoup le Katanga, ignorent que c’est un véritable œuf sociologique qu’il faut se garder de casser pour faire l’omelette. Et Kyungu, un des principaux acteurs de l’épuration ethnique des Kasaiens entre 1992 et 1993, en sait beaucoup et craint en réalité (il faut dire les choses clairement) ce que risque d’être le comportement xénophobe des populations du Sud-Katanga, riche en ressources minières, qui se sont longtemps sentis « marginalisés » politiquement, vis-à-vis de leurs frères venus du nord, pauvre.

Au Kasaï-Oriental, une pétition des ressortissants du territoire de Ngandajika, avec plus de 100 milles signatures a été récemment déposée aux bureaux du Sénat et de l’Assemblée nationale pour s’opposer au découpage qui rattache cette entité à décentraliser à la nouvelle province de Lomami. « La Pétition déposée par le peuple Luba au Parlement dit aussi s’appuyer sur l’article2 de la Constitution créant les 25 provinces et qui ne dit pas que chaque district devient automatiquement une province.

Pour le peuple Luba, à la lecture de cette disposition constitutionnelle, le constituant a tout simplement annoncé la création de 25 nouvelles provinces sans préciser clairement que chaque district se transforme automatiquement en une province. Il ne faut pas donc prêter au rédacteur de cette constitution une intention qu’il n’avait lors de l’élaboration de ce texte constitutionnel.

Pour les Baluba, il s’agit là d’un faux principe véhiculé par certaines personnes mal intentionnées à l’égard du peuple Luba et qui prêtent à la Constitution les intentions qu’elle n’a pas eues lors de sa rédaction.

Se considérant comme un peuple qui a toujours été pacifique, les Baluba demandent à travers cette pétition que le Parlement respecte les limites territoriales qui furent reconnues en 1960 à leur ancienne province du Sud-Kasaï et qui contenait également Ngandajika. » (Source : Congo synthèse du 31 déc.2014 http://congosynthese.com/news_reader.aspx?Id=9483)

La prise en compte de cette pétition, ethniquement discutable, entrainerait ipso facto le blocage de la province de Lomami, qui se verrait géographiquement amputée de la ville de Muene-Ditu et du territoire de Luilu dont la population autochtone kanyok refuse aussi d’être rattachée au Sud-Kasaï. Si par contre le découpage est respecté dans les limites proposées, la future province du Sud-Kasaï deviendrait la plus petite de toutes, parmi les plus enclavées, privée du chemin de fer qui passe par Muene-Ditu et Luilu ainsi que des principales sources d’approvisionnement en produits agricoles que sont les territoires de Luilu, Ngandajika, Kabinda et Lubao.

Tout récemment aussi, au Kasaï-Occidental, c’est une commission mixte du Parlement qui a, d’autorité et loin des populations concernées, tranché en désignant Tshikapa comme chef-lieu de la future province du Kasaï au détriment de Luebo, qui a toujours été le chef-lieu de l’ancien district depuis 1960 et qui dispose de quelques infrastructures immobilières pour abriter quelques services de l’État. D’où d’ailleurs l’expression de Luebo-État. « Le verdict est tombé, le  vendredi dernier,  quant à l’attribution du chef-lieu de la future province du Kasaï. La commission mixte du parlement national s’est prononcée en faveur de la ville diamantifère de Tshikapa qui était en compétition avec la cité de Luebo qui  abrite jusqu’ici,   le chef-lieu du District du Kasaï. Des sources proches de la commission mixte parlementaires ont indiqué que sur les 59 membres qui la composent, 42 ont jugé la ville de Tshikapa viable pour recevoir le chef-lieu de la future province du Kasaï.

A l’annonce de ce verdict, plusieurs ressortissants de la future province vivant à Kananga ont pris d’assaut la résidence privée de l’actuel Président de l’Assemblée provinciale du Kasaï Occidental en sa qualité d’élu de l’une des circonscriptions du district du Kasaï, l’honorable Omer Mijimbu Sha Kalau pour fêter l’issue de cette question qui risquait, à en croire certains d’entre eux, de retarder l’opérationnalité de la province du Kasai. Le choix de la résidence de l’honorable Mijimbu est un symbole. Ce dernier avait fait de l’attribution de la ville de Tshikapa, le siège de la province du Kasai, son principal cheval de bataille. Parce que, dit-on, dans son entourage, ce choix découle d’une promesse du Chef de l’État, Joseph Kabila, lors de la campagne électorale de 2011. » (Source : Journal La prospérité du 05 /01/2015) http://www.laprosperiteonline.net/affi_article.php?id=5404)

Comme il est aisé de le remarquer à travers ces quelques exemples, le découpage territorial sous-couvert d’une décentralisation mal pensée et non planifiée, est porteur des germes des conflits qui avaient jadis mis à feu et à sang le Congo des années 60. A notre avis, il serait collectivement suicidaire d’ignorer ou de minimiser toutes ces contestations et de persister à vouloir installer à tout prix ces provincettes non viables, qui risquent de remettre en cause la cohésion nationale, encore très fragile.

RD Congo, un bateau piraté

L’image du bateau piraté renvoie à la navigation aérienne et/ou maritime, où des personnes autres que les membres de l’équipage infiltrent l’embarcation dès son départ ou à une de ses escales et prennent en otage ses passagers, généralement pour exiger une rançon ou carrément pour piller sa cargaison. Selon Wikipédia, le mot « pirate » provient à la fois du terme grec πειρατής (peiratês), lui-même dérivé du verbe πειράω (peiraô) signifiant « s’efforcer de », « essayer de », « tenter sa chance à l’aventure », et du latin pirata : celui qui tente la fortune, « qui est entreprenant ». Cicéron déclare les pirates de l’Antiquité « ennemis communs à tous » (communis hostis omnium) car ils échappent aux catégories habituelles du droit[]. »

Après 32 ans de dictature, caractérisée par la pensée unique et des décisions provenant toujours du pouvoir central, les Congolais avaient naïvement cru qu’avec l’adoption de la nouvelle Constitution, dite de la Troisième République, le cycle des élections à tous les niveaux allait être régulier pour leur permettre de désigner librement, à la base, leurs dirigeants.

En 2006, les scrutins n’avaient été organisés que pour élire le Président de la République, les députés provinciaux et nationaux ainsi que les sénateurs. Pour un État financièrement saignée par la guerre et après plusieurs années de transition, il aurait été trop sévère d’en exiger plus. C’est pourquoi, tout le monde avait accordé aux nouvelles autorités le temps de s’installer afin de parachever le processus démocratique. En 2011, c’est plutôt un service minimum qui a été rendu par la Commission électorale dite indépendante, qui n’a organisé chaotiquement que la présidentielle et les législatives. Par paresse intellectuelle et sous le fallacieux prétexte du principe de la continuité des services publics de l’État, le Congo fait exception, au niveau planétaire, avec un Sénat complètement hors mandat mais qui continue de participer activement au vote des lois au même titre que l’Assemblée nationale renouvelée en 2011. Dans tout ça, les honorables députés,  « qui  se sont dépensés physiquement et financièrement pour mériter leur place » à la représentation nationale, trouvent normal de partager l’honorabilité avec des gens qui ont juridiquement épuisé la leur mais qui se permettent de revoir, en seconde lecture, leurs propositions de lois.

Article 100(al.1)

« Le pouvoir législatif est exercé par un Parlement composé de deux Chambres: l’Assemblée Nationale et le Sénat

Article 110

« Le mandat de député national ou de sénateur prend fin par:

  1. l’expiration de la législature; »

Au Congo/Kinshasa, on tend déjà vers la fin de la deuxième législature pour les députés nationaux alors que les sénateurs, eux aussi élus pour cinq ans (art.105), poursuivent sans désemparer leur mandat depuis 2006.

La confusion a atteint des proportions tellement désastreuses et inquiétantes que même l’actuelle Cour suprême de justice ne devrait plus non plus exister et continuer de recevoir le serment du Président de la République(art.74), donner ses avis sur la constitutionnalité des lois(art.160 al.1), juger du contentieux des élections présidentielles et législatives ainsi que du referendum, tout comme recevoir les recours en interprétation(art.161) et les exceptions d’inconstitutionnalité des lois(art.162 al.1), toutes ces tâches étant dévolues à la Cour Constitutionnelle. Les membres déjà nommés de cette cour, viendront-ils fermer les yeux sur toutes ces irrégularités, au nom du fameux principe de la continuité des services publics de l’État ou auront-ils le courage patriotique d’en constater l’inconstitutionnalité et d’en tirer toutes les conséquences de droit qui s’imposent ? Pour l’instant, nous ne pouvons que nous permettre d’en rêver.

Au niveau provincial, les gouverneurs du Kasaï-Oriental et du Katanga, eux aussi complètement hors mandat, sont les seuls survivants des élections de 2006. Tous les autres ont été désignés et continuent de l’être par des Assemblées provinciales (art.178) ayant juridiquement et depuis longtemps perdu leur mandat mais qui continuent curieusement d’infliger des motions de censure à leurs exécutifs, de la même manière qu’un voleur chasse un autre. Quant à l’administration territoriale, les entités décentralisées continuent de fonctionner en violation totale de la Constitution, avec des responsables nommés par le pouvoir central, uniquement au sein d’une seule famille politique alors que les élections municipales n’ont jamais été organisées, dans le cadre de cette décentralisation.

Que reste-t-il donc de cette impressionnante architecture constitutionnelle, prometteuse de la démocratie et du développement intégral, près de dix ans après son lancement? Le journaliste et écrivain Cheik Fita, Congolais résident en Belgique, n’a pas tort de comparer le Sénat congolais à un médicament périmé et devenu poison « Quant vous achetez un médicament dont la durée de validité est de cinq ans, si vous le consommez au-delà de cette date, soyez-en sûr, c’est plus un poison qu’un médicament que vous consommez. »(Source : Blog : cheikfitanews du 26 déc.2014 http://www.cheikfitanews.net/2014/12/alerte-au-nom-de-qui-kengo-et-ses-senateurs-siegent-ils.html)

Pour notre part, la RD Congo, avec ses réformes irréalistes et sa pléthore d’institutions animées par des gens qui n’ont plus qualité ou même qui n’en ont jamais eu (mandat), est semblable à un bateau surchargé qui, en plus de tirer derrière lui d’innombrables barges pleines de matériaux de construction, est piraté en pleine mer par des gens que l’on croyait être membres de l’équipage.

« Plus de 3 milliards USD sont nécessaires pour créer et installer les vingt six nouvelles provinces de la RDC comme prévu dans la constitution. Ces chiffres ont été publiés le jeudi 13 mai à Kinshasa par le ministre de l’Intérieur Adolphe Lumanu. La RDC ne dispose pas actuellement de ce financement. Ce qui va retarder le découpage territorial.

Pour installer plus de 1000 entités territoriales décentralisées, l’enveloppe globale est estimée à 1 milliard 15 millions de dollars américains soit près de 1 million USD par entité», a indiqué Adolphe Lumanu.

Le budget global pour l’installation des nouvelles institutions provinciales est évalué à 2 milliards 365 millions USD, a précisé le ministre de l’Intérieur. » (Source : Radio Okapi, 13 mai 2010, http://radiookapi.net/actualite/2010/05/13/les-contraintes-juridiques-et-financieres-retardent-le-decoupage-territorial/)

Pendant que le bateau vogue à vue, sans espoir pour les passagers et toute la cargaison d’arriver à destination en toute sécurité, les pirates sont occupés à se distribuer, en toute quiétude, toute la cargaison, fruit du travail de tout le peuple, au profit de leurs propres familles et de leurs complices extérieurs.

Conclusion

Aujourd’hui, ceux qui croient avoir le monopole de la parole ou qui considèrent tous les Congolais comme des imbéciles, s’emploient à banaliser l’échec de la Troisième République en arguant qu’il s’agit d’une jeune démocratie alors que d’autres États africains, devenus indépendants à la même époque ou même plus tard que le Congo/Kinshasa, sont sur ce point plus en avance. Nous inspirant d’un proverbe de chez nous qui dit que « Le salut pour un homme égaré de retrouver le bon chemin, c’est de retourner à la bifurcation », nous conseillons à tous ceux qui ont pris le pays en otage, si réellement ils ont encore un peu d’amour pour le pays et le sens de l’intérêt général, de démissionner en reconnaissant surtout que la Constitution en vigueur contient des réformes irréalistes et non prioritaires, qui risquent d’apporter plus de problèmes qu’elles ne peuvent en résoudre. C’est le cas du découpage territorial, plus destiné à servir les politiciens qu’à déclencher le développement socioéconomique tant attendu et dont le coût de la mise en œuvre peut être réorienté plus utilement et plus raisonnablement vers des projets agricoles, de construction des routes, des hôpitaux et des écoles. Il convient de garder à l’esprit les tentatives de balkanisation dont est constamment victime le pays et de réfléchir plutôt sur la possibilité de réaliser autrement la décentralisation avec les onze provinces existantes. Le mimétisme juridique et constitutionnel est collectivement très suicidaire et rien ne sert de faire plaisir à qui que ce soit, car il n’y a pas d’amitié sur la scène internationale, il n’y a que des intérêts. A nous de privilégier les nôtres.

Par Jean-Bosco Kongolo M.
Juriste&Criminologue, C A N A D A

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