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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 16:14

J’ACCUSE LES INTELLECTUELS DE MA REGION

Par Fungula Fumu Ngondji lemaniKongo

Gouvernement

 

Chacun de nous, fille ou fils du Kongo est né quelque part, dans une des régions ou provinces de notre grand et beau pays. Ce quelque part, ou l’on était né, a laisséquelque chose  dans notre cœur. Appelez cela un souvenir, un attachement, un rêve qui vous ramènera pour le reste de votre vie à ce coin.

Un Kongolaise ou une Kongolaise qui n’a jamais ressenti ce souvenir, cet attachement, ce rêve, cet amour pour le coin ou il/elle est née, ne peut jamais prétendre aimer le Kongo. En fait il/elle ne peut même pas prétendre aimer quoi que ce soit. Parce que le véritable amour commence par l’amour de soi. C’est d’ailleurs pour cette raison que les poètes – ces artistes qui nous font rêver par leurs œuvres ont fini par donner au pays d’origine le terme de mère patrie. C’est parce que notre pays d’origine nous rappelle éternellement cette mère que nous avons laissée dans un coin, quelque part.

Même quand on a pris la nationalité d’un pays étranger ou il fait bon vivre que chez soi ; qu'on s’est fait une nouvelle vie, une nouvelle famille, une fortune ; votre mère, qu'elle soit dans l’autre monde ou encore vivante dans le coin ou vous êtes né, ne disparaitra jamais de votre cœur.

Le coin en question s’appelle Bandundu

Pour moi, ce coin inoubliable qui me rattache à la république (dite) démocratique du Congo, terre de mes ancêtres s’appelle, Bandundu. Pour ceux de la vieille génération, autrement dit, ceux qui sont nés avant l’indépendance du Congo, dont je suis du nombre, c’était le Kwilu-Kwango, tel que concu sur la carte géographique coloniale.

Le Kwilu-Kwango, de mon temps, était une terre presque bénie ! A part la malaria qui a emporté tant d’enfants prématurément dans certaines contrées de notre région, jamais rien ne troublait l’esprit de fraternité et d’amour des uns envers les autres, légué par nos ancêtres. On pouvait voyager d’un coin du Kwilu à l’autre bout du Kwango, on était le bienvenu dans n’importe quel village. Même quand on ne parlait pas le patois du milieu, il y avait toujours quelqu’un ou quelqu’une qui en connaissait plus d’un pour s’interposer et mettre tout le monde à l’aise.

Les missionnaires catholiques et protestants venus évangeliser cette région seront fascinés par cet esprit de fraternité et d’amour dont ils s’inspireront dans leur enseignement. C’est précisément cet enseignement des missionnaires catholiques et protestants qui m’amène à évoquer ici le coin en question ou je suis né.

Avant l’indépendance, les missions catholiques et protestantes était la référence qui permettait de distinguer qui était qui ? Entre nous, jeunes de cette époque, notre comportement et considération dépendaient de la mission ou l’on étudiait. Comme il en est aujourd’hui à travers le monde pour toute entreprise publique ou privée digne de ce nom, chaque mission catholique et protestante avait une certaine réputation qu'’elle tenait à préserver, sachant que tôt ou tard, les futures générations jugeraient l’impact de leur travail.  

Au Kwilu-Kwango, le nom de Mgr Joseph Guffens est resté légendaire parmi les catholiques parce qu'’il a marqué l’histoire de toute la région par sa personnalité, ses initiatives, son pouvoir spirituel et intellectuel et même par ses pensées qui continuent à raisonner jusqu’ici.

Parlant justement du jugement des générations futures, Mgr. Joseph  Guffens écrivait une fois :

« Jadis, entrer au séminaire ou au noviciat pouvait, non pas être, mais paraitre comme une promotion humaine ; ce qu'’elle est en partie. Actuellement, les promotions sont diverses et parfois spectaculaires et la vocation apparait sous son vrai jour une promotion spirituelle personnelle, avec comme objectif, la promotion sur tous les plans des enfants, des jeunes gens et des adultes. »(*)1

Mgr. Guffens était belge et la Belgique est, en partie, la cause des malheurs que nous connaissons aujourd’hui. Je suis parmi ceux qui maudissent le régime colonial belge et ceux des dirigeants de la Belgique qui ont causé la mort de Patrice Lumumba, notre grand héros national. Mais sans le sacrifice de certains religieux, religieuses et évêques belges comme Mgr Guffens, je ne sais pas combien d’entre nous auraient pu recevoir la lumière qui conduit a la connaissance de soi.

Il est en effet difficile pour un adolescent ou même pour un jeune adulte d’aspirer à jouer un rôle exceptionnel dans sa vie s’il n’a jamais rien vu d’exceptionnel dans son environnent. Guffens a parlé et formé des modles d’exception dans sa carrière de prêtre et d’évêque au Kwango.

 .. « mon vœu le plus ardent disait-il est, que les laïcs se forment, à tous les degrés, servent le pays et l’église, dans et hors du pays ; que les prêtres soient les fidèles coopérateurs de l’évêque dans l’ordre sacerdotal,  invita sancta; que les religieux et religieuses soient fermes sur la voie de la perfection évangélique, et dans leur apostolat ; que les frères joséphistes revivent les années qui suivirent celles de la formation, restent fidèles à leur idéal en tant que poteaux indicateurs… »(*)2.

Qui d’entre nous, jeunes de l’époque coloniale, aurait rêvé que nous pourrions devenir un jour ce que nous sommes aujourd’hui, si Guffens n’avait pas initié des écoles d’où sortiraient des laïcs, des religieux et religieuses Congolais  maitrisant les sciences, les langues étrangères et qui n’avaient aucun complexe vis-à-vis des enseignants blancs, religieux ou civils vivant dans nos milieux ?

Pour moi, qui venait d’un petit coin de Masimanimba ou l‘on voyait rarement un homme blanc, le fait de rencontrer pour la première fois un jeune enseignant noir parlant le Français, s’adressant à un blanc comme s’il était son ami n’était pas seulement la vision d’un signal sur la route avec feu rouge et vert devant lequel il faut obligatoirement s’arrêter et s’interroger! C’était, littéralement, un monde de rêves !

On fuyait l’homme blanc dans les villages

Le plus pénible souvenir d’enfance que j’ai de mon village, c’est la peur que nous, les gamins, avaient du prêtre portant une soutane blanche et une longue barbe. On le portait en Tshipoy et dès qu'on le voyait arriver à l’entrée du village, tous les gamins allaient se cacher en dessous du lit de leurs parents, tremblant de peur jusqu'à ce que les mama venaient nous tirer de là. C’est avec cette inquiétude que je suis arrivé a Yasa pour ma première année primaire entre 1951-52.

Très vite cependant, après avoir vu à l’œuvre nos aineés des classes supérieures jouer parfois au football avec leurs professeurs parmi lesquels je citerais des enseignants brillants comme Boloko Timothee, Tuka Daniel, Gerard Pindi, Mr. Martin ( mon maitre de 1ere année dont aucun de nous ne connaissait le nom de famille); des jeunes frères joséphistes tels que Leonard Musoki (le supérieur), Zushi Nicolas, Kama Firmin, etc., la peur du prêtre blanc et les doutes sur mon avenir s’étaient complètement évanouies. Je savais, à ce moment-là, que je pouvais voler comme un oiseau aussi haut que je le pouvais.

 Exception et Déception

Après nos études, les adolescents que nous étions avons retrouvé dans la vie certains de nos ainés qui nous avaient inspirés. Devenu un des jeunes journalistes en vue de ma région, j’aurai le privilège de fréquenter la plupart de ces ainés, maintenant au sommet du pouvoir, notamment Gitega Antoine, Yvon Kimpiobi, Kamitatu Cleophas, Kimvay Sylvain, Pierre Mulele, Henri Takizala, Kamanda Gerard, Leta Norbert, Mungul Diaka Bernardin, Claude Mafema, Zushi Nicolas, Celestin Kapemba (général des frères joséphistes), Mboma Jean-Pierre, etc.

Connaissant la rigueur de l’enseignement des Jésuites dont ils avaient bénéficient, on s’attendait qu'ils prouvent la réputation de leurs maitres dans leurs choix et gestion politiques. (A suivre)

 

 

J’ACCUSE LES INTELLECTUELS DE MA REGION  

CONCLUSION

Par Fungula Fumu Ngondji lemaniKongo

 

Mais ou en sommes-nous depuis que ces jeunes du Kwilu-Kwango, de niveau intellectuel remarquable, qui ont pu inspirer toute la nouvelle génération de la région depuis l’indépendance, sont à la barre?

En cherchant à comprendre les différentes sciences d’éducation de la jeunesse au cours de la préparation de ce papier, je suis tombé (online) sur la  prose suivante: « Si la pédagogie de Freinet devait se résumer en une seule idée, ce serait qu'on ne comprend bien que ce qu'on transforme. Bien sûr que la pédagogie s'enseigne et que cela permet le plus souvent d'apprendre des techniques et d'acquérir des attitudes appropriées. 
Mon expérience dans ce domaine me permet de dire que l'essentiel ne s'apprend pas dans la théorie.  Mais uniquement dans la pratique et avec le temps.... et tous les enseignants ne sont pas et ne seront jamais de bons pédagogues. 
Heureusement, la majorité d'entre-eux sont excellents... Il faut au départ beaucoup aimer les enfants (les ados ou les adultes), les respecter, les considérer, les valoriser, leur donner envie d'avoir envie (çà, c'est le plus difficile).  Il faut aussi avoir un "gaz magique".... assez similaire à l'hélium...et savoir les gonfler, les regonfler (sans jamais se décourager), juste pour les voir s'élever plus haut, toujours plus haut.....
 Un vrai pédagogue c'est celui à qui un de ses élèves dit : "j'ai appris pleins de choses avec vous aujourd'hui... et je ne m'en suis même pas rendu compte”. Le pédagogue est un magicien... et ce soir, je te livre son secret....il est dans l'amour et la bouteille d'hélium !!! »

Quiconque a eu l’opportunité de s’asseoir sur un banc dans une salle de classe devant un enseignant qui avait quelques notions de la pédagogie de Freinet, ne peut s’empêcher de partager  cette opinion. En effet, s’il y en a parmi nous  quelques uns qui peuvent proclamer avoir réaliser leur rêve d’enfance, ils le doivent, en partie, à la magie de quelques maitres de classe. A notre époque, nous en avons connus un bon nombre parmi les meilleurs de nos moniteurs et frères joséphistes.

Le drame, auquel j’ai fait allusion plus tôt est que, comme le souligne d’ailleurs l’auteur des lignes précédentes, l'essentiel ne s'apprend pas dans la théorie.  En dehors des classes, il y a une autre vie que certains de nos enseignants, diplômés de l’école des moniteurs et frères joséphistes  - semblent n’avoir pas connu.

Le titre de cet article  (qui apparaitra un jour dans un livre en préparation), m’est venu à la suite d’une longue et passionnante discussion que j’ai eu en 1997 avec un ancien condisciple de la 9e année à Yasa, et qui est maintenant professeur à l’université de Kinshasa. C’était pendant mon premier voyage au pays après avoir passé 15 ans d’exil aux USA.

 Au cours de mon séjour à Kin, je me suis rendu une fois à la Maison des Frères Joséphistes se trouvant dans la commune de Lemba, non loin de la résidence de mon ancien condisciple ou je restais. Je voulais tout simplement aller dire bonjour à certains de mes anciens éducateurs qui habitaient là-bas. La Maison semblait apparemment de bon gout, assez bien tenue, malgré l’absence de plantes fleuries qui symbolisaient généralement les résidences religieuses des missions. Un gardien qui répondra à la sonnerie devant l’entrée viendra me dire que les frères résidents étaient tous absents. C’était aux environs de 17h00.

Au retour chez mon ami le professeur ou je restais, je partagerai avec lui certaines questions et échos qui me sont parvenus à propos de la vie des frères que je voulais visiter. D’autres vieux condisciples de classe rencontrés m’ont rapporté que la plupart des frères joséphistes vivaient avec leurs concubines, dans la cité. Certains avaient même fait des enfants. On ne les voyait à leur résidence que pour collecter leur pourcentage des salaires payés par le gouvernement à la congrégation pour leurs services d’enseignant. Mon ami me révélera que c’était là un secret de polichinelle.

Un peu plus tard, je visiterai certaines paroisses de Kinshasa laissées par les missionnaires blancs, maintenant tenues par des jeunes abbés Congolais. A part les services religieux qui étaient plus ou moins réguliers, la tenue de la résidence, des bureaux, des écoles et même des lieux ou se trouvait l’église accusait un laisser-aller visible.  On voyait des trous sur les murs qui n’avaient jamais plus gouté la peinture. J’apprendrai également que certains des abbés venaient à la paroisse seulement pour accomplir les obligations sacerdotales. Le reste du temps, ils vivaient avec leurs amants et leurs enfants à l’instar des frères joséphistes.

Devant mon désarroi, mon ami me dira que la population congolaise, qui était au début perplexe avait fini par accepter la réalité, se rendant compte que ces frères joséphistes et abbés étaient d’abord des hommes, parfois trop jeunes, sans la moindre expérience de la vie, à qui on avait imposé un style de vie contraire à nos traditions ancestrales qui obligent tout jeune homme et jeune fille à procréer. L’explication de mon ami était logique en cette matière mais là ou elle ne l’était pas, c’est dans le domaine de la supervision du personnel et de la gestion des biens matériels, bâtiments, équipements, etc. dont certains de ces frères et abbés étaient responsables.

J’ai fait remarque à mon ami que si les questions de chasteté étaient discutables, peut-on accepter que ses frères joséphistes et abbés, possédant un niveau intellectuel remarquable, parfois même supérieur à celui d’un intellectuel congolais non-religieux, soit excusés de ne pas être à la hauteur de gérer, comme il se doit, les biens matériels des paroisses ou missions dont ils sont responsables ? Ne devaient-ils pas prouver qu'’ils étaient aussi compétents, si pas meilleurs que les maitres qui les avaient formés ?

Mon ami me dira qu'’il ne fallait pas juger les choses sur base des critères des pays développés comme celui d’où je venais. Les USA est un pays super-développé. Le Congo n’est même pas encore émergeant sur le plan économique dira-t-il. Tout ce que nous concevons et produisons est, d’une manière générale, si pas inférieur mais du moins une tentative. Quoiqu’il en soit repondrai-j’a mon ami le professeur, nul ne peut prétendre être supérieur à qui que ce soit sur le plan intellectuel. L’américain peut posséder une plus grande expérience mais il n’est pas supérieur à un Congolais parce que l’intelligence, affirmerai-je, est un don de Dieu et Celui-ci ne fait pas de faveur.

Notre drame, expliquerai-je encore à mon ami est que, les brillants intellectuels de ma région, particulièrement ceux qui, par leurs dons ont pu inspirer les générations suivantes comme la notre ont oublié que, hors des classes, il y avait une autre vie. Cette vie là, c’est celle de l’être humain avec lui-même, avec ses ancêtres, avec le présent et le futur.  Nos ainés, qui nous ont inspiré par leurs capacités intellectuelles se montraient maintenant trop limités. Je trouve cela décevant pour des gens qui furent, jadis exceptionnels.

Qu'est ce que vous leur reprochez exactement me demandera mon ami le professeur ? Je leur reproche de s’être contentés de pratiquer seulement la pédagogie sans jamais rien apprendre de cet esprit de pionnier des Jésuites qui ont bâti les missions et les grands établissements scolaires ou nous avons été, vous et moi !

Vous semblez oublier, mon ami, dira-t-il, que l’Abbe  Nzundu, qui devint le premier évêque Kongolais de notre région, avait bâti aussi une mission qui existe encore et que l’on appelle NGI ? Ce n’est pas tout le monde qui peut bâtir une mission à partir de rien objectera encore mon ami le professeur.

Vous êtes en train de détourner ma pensée  dirai-je à mon grand ami. Je parle du sens d’initiative, de la volonté de prendre en mains notre propre destin par des initiatives, non pas grandioses, mais qui font réfléchir, qui font murir.   

Je lui ai rappelé alors l’exemple de l’Ordre des Visionnaires du Kongo crée dans les années 70 par un jeune prêtre patriote Kongolais, actuellement décède, dont il connaissait bien l’histoire à travers mon role au sein du groupe. Pendant 44 ans, nous avons, bien que dans la clandestinité, formé un certain nombre de jeunes gens qui se considèrent en tant que Patriotes Kongolais de la Nouvelle génération. Ces jeunes gens ont pu maitriser ce que le Grand prophète noir Tata Simon Kimbangu appelle le « Kinzambi » (pouvoir spirituel), le « Kimazaya », pouvoir scientifique et le « Kimayala », pouvoir politique et économique. Nous avons publié un livre sur notre expérience (Les Martyres Tata Simon Kimbanu et Patrice E. Lumumba, en vente sur amazone), qui pourrait, un jour, inspiré tant d’autres jeunes gens de notre pays. C’est de cela que je parle, mon ami.

Tout en reconnaissant le bien-fondé de votre pensée, notera mon vieil ami,  la mission d’un enseignant est de pratiquer la pédagogie qui permet à un individu d'apprendre des techniques et d'acquérir des attitudes appropriées pour son développement. Un révolutionnaire, comme vous et vos camarades, par contre, est un soldat qui se sert des idées et de tous les moyens possibles pour transformer non seulement un individu, mais tout un peuple et même le monde entier pour le bien-être de tous. Peut-on attendre cela de tout intellectuel de notre région comme vous semblez le souhaiter ?

Pourquoi pas ? fut ma dernière réponse à mon ami qui murmura : laissons parler ceux qui te liront.

(*)1 Kiangu Sndani, Preparer un peuple parfait, Editions Saint Paul Afrique, p.157 ;

       (*)2 Ibden

      (*)3 John Reader, Africa, Abiography of the Continent, Alfred A. Knopf, New York, 1998, p. 626.

 

 

 

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