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10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 11:07

Devoir de mémoire : Lumumba et l’expression de sa pensée

Lumumba6 

 

https://www.youtube.com/watch?v=paCsMeaAk5E

 

EXPOSÉ DE PATRICE LUMUMBA A LA SÉANCE DE CLOTURE DU SÉMINAIRE INTERNATIONAL D'IBADAN (Nigeria) LE 22 MARS 1959 ORGANISÉ PAR LE CONGRÈS POUR LA LIBERTÉ DE LA CULTURE ET L'UNIVERSITÉ D'IBADAN
L'UNITE. AFRICAINE ET L'INDEPENDANCE NATIONALE

Je remercie le« Congrès pour la Liberté et la Culture et l'Université d'Ibadan pour l'aimable invitation qu'ils ont bien voulu m'adresser pour assister à cette Conférence Internationale où l'on discute du sort de notre chère Afrique.


C'est une satisfaction pour moi de rencontrer ici plusieurs Ministres Africains, des hommes de lettres, des syndicalistes, des journalistes et des personnalités internationales, qui s'intéressent aux problèmes de l'Afrique.


C'est par ces contacts d'homme à homme, par des rencontres de ce genre que les élites africaines pourront se connaître et se rapprocher afin de réaliser cette union qui est indispensable pour la consolidation de l'unité africaine.


En effet, l'unité africaine tant souhaitée aujourd'hui par tous ceux qui se soucient de l'avenir de ce continent, ne sera possible et ne pourra se réaliser que si les hommes politiques et les dirigeants de nos pays respectifs font preuve d'un esprit de solidarité, de concorde et de collaboration fraternelle dans la poursuite du bien commun de nos populations.
 C'est pourquoi l'union de tous les patriotes est indispensable, surtout pendant cette période de lutte et de libération. Les aspirations des peuples colonisés et assujettis sont les mêmes; leur sort est également le même. D'autre part, les buts poursuivis par les mouvements nationalistes, dans n'importe quel territoire africain, sont aussi les mêmes. Ces buts, c'est la libération de l'Afrique du joug colonialiste.
Puisque nos objectifs sont les mêmes, nous atteindrons facilement et plus rapidement ceux-ci dans l'union plutôt que dans la division.
Ces divisions, sur lesquelles se sont toujours appuyées les puissances coloniales pour mieux asseoir leur domination, ont largement contribué -et elles contribuent encore -au suicide de l'Afrique.

Comment sortir de cette impasse '?

 Pour moi, il n'y a qu'une voie. Cette voie, c'est le rassemblement de tous les Africains au sein des mouvements populaires ou des partis unifiés.
Toutes les tendances peuvent coexister au sein de ces partis de regroupement national et chacun aura son mot à dire tant dans la discussion des problèmes qui se posent au pays, qu'à la direction des affaires publiques.
Une véritable démocratie fonctionnera à l'intérieur de ces partis et chacun aura la satisfaction d'exprimer librement ses opinions.

Plus nous serons unis, mieux nous résisterons à l'oppression, à la corruption et aux manoeuvres de division auxquelles se livrent les spécialistes de la politique du « diviser pour régner» .
Ce souhait d'avoir dans nos jeunes pays des mouvements ou des partis unifiés ne doit pas être interprété comme une tendance au monopole politique ou à une certaine dictature. Nous sommes nous-mêmes contre le despotisme et la dictature.


Je veux attirer l'attention de tous qu'il est hautement sage de déjouer, dès le début, les manoeuvres possibles de ceux qui voudraient profiter de nos rivalités politiques apparentes pour nous opposer les uns aux autres et retarder ainsi notre libération du régime colonialiste.

L'expérience démontre que dans nos territoires africains, l'opposition que certains éléments créent au nom de la démocratie, n'est pas souvent inspirée par le souci du bien général; la recherche de la gloriole et des intérêts personnels en est le principal, si pas l'unique mobile.
Lorsque nous aurons acquis l'indépendance de nos pays et que nos institutions démocratiques seront stabilisées, c'est à ce moment là seulement que pourrait se justifier l'existence d'un régime politique pluraliste.
L'existence d'une opposition intelligente, dynamique et constructive est indispensable afin d'équilibrer la vie politique et administrative du gouvernement au pouvoir. Mais ce moment ne semble pas encore venu et ce serait desservir le pays que de diviser aujourd'hui nos efforts.
Tous nos compatriotes doivent savoir qu'ils ne serviront pas l'intérêt général du pays dans des divisions ou en favorisant celles-ci, ni non plus dans la balkanisation de nos pays en de petits états faibles.  Une fois le territoire national balkanisé, il serait difficile de réinstaurer l'unité nationale. Préconiser l'unité africaine et détruire les bases mêmes de cette unité, n'est pas souhaiter l'unité africaine

Dans la lutte que nous menons pacifiquement aujourd'hui pour la conquête de notre indépendance, nous n'entendons pas chasser les Européens de ce continent ni nous accaparer de leurs biens ou les brimer. Nous ne sommes pas des pirates.

Nous avons au contraire, le respect des personnes et le sens du bien d'autrui.
Notre seule détermination -et nous voudrions que l'on nous comprenne -est d'extirper le colonialisme et l'impérialisme de l' Afrique. Nous avons longtemps souffert et nous voulons respirer aujourd'hui l'air de la liberté. Le Créateur nous a donné cette portion de la terre qu'est le continent africain; elle nous appartient et nous en sommes les seuls maîtres. C'est notre droit de faire de ce continent un continent de la justice, du droit et de la paix.

L'Afrique toute entière est irrésistiblement engagée dans une lutte sans merci contre le colonialisme et l'impérialisme. Nous voulons dire adieu à ce régime d'assujetissement et d'abâtardissement qui nous a fait tant de tort. Un peuple qui en opprime un autre n'est pas un peuple civilisé et chrétien.

L'Occident doit libérer l' Afrique le plus rapidement possible.  L'Occident doit faire aujourd'hui son examen de conscience
et reconnaître à chaque territoire colonisé son droit à la liberté et à la dignité.

Si les gouvernements colonisateurs comprennent à temps nos aspirations, alors nous pactiserons avec eux, mais s'ils s'obstinent à considérer l' Afrique comme leur possession, nous serons obligés de considérer les colonisateurs comme ennemis de notre émancipation. Dans ces conditions, nous leur retirerons avec regret notre amitié.
Je me fais le devoir de remercier ici publiquement tous les
Européens qui n'ont ménagé aucun effort pour aider nos populations à s'élever. L'humanité tout entière leur saura gré pour la magnifique oeuvre d'humanisation et d'émancipation qu'ils sont en train de réaliser dans certaines parties de l' Afrique.

Nous ne voulons pas nous séparer de l'Occident, car nous savons bien qu'aucun peuple au monde ne peut se suffire à lui même. Nous sommes partisans de l'amitié entre les races, mais l'Occident doit répondre à notre appel. Les occidentaux doivent comprendre que l'amitié n'est pas possible dans les rapports de sujétion et de subordination.

Les troubles qui éclatent actuellement dans certains territoires africains et qui éclateront encore ne prendront fin que si les puissances administratives mettent fin au régime colonial. C'est la seule voie possible vers une paix et une amitié réelles entre les peuples africains et européens.

Nous avons impérieusement besoin de l'apport financier , technique et scientifique de l'Occident en vue du rapide développement économique et de la stabilisation de nos sociétés. Mais les capitaux dont nos pays ont besoin doivent s'investir sous forme d'entraide entre les nations. Les gouvernements nationaux donneront toutes les garanties voulues à ces capitaux étrangers.

Les techniciens occidentaux auxquels nous faisons un pressant appel viendront en Afrique non pour nous dominer mais bien pour servir et aider nos pays. Les Européens doivent savoir et se pénétrer de cette idée que le mouvement de libération que nous menons aujourd'hui à travers toute l'Afrique, n'est pas dirigé contre eux, ni contre leurs biens, ni contre leur personne, mais simplement et uniquement, contre le régime d'exploitation et d'asservissement que nous ne voulons plus supporter. S'ils acceptent de mettre immédiatement fin à ce régime instauré par leurs prédécesseurs, nous vivrons avec eux en amis, en frères.

Un double effort doit être fait pour hâter l'industrialisation de nos régions et le développement économique du pays. Nous adressons un appel aux pays amis afin qu'ils nous envoient beaucoup de capitaux et de techniciens. Le sort des travailleurs noirs doit aussi être sensiblement amélioré. Les salaires dont ils jouissent actuellement sont nettement insuffisants. Le paupérisme dans lequel vivent les classes laborieuses est à la base de beaucoup de conflits sociaux que l'on rencontre actuellement dans nos pays. A ce sujet, les syndicats ont un grand rôle à jouer, rôle de défenseurs et d'éducateurs. Il ne suffit pas seulement de revendiquer l'augmentation des salaires, mais il est aussi d'un grand intérêt d'éduquer les travailleurs afin qu'ils prennent conscience de leurs obligations professionnelles, civiques et sociales, et qu'ils aient également une juste notion de leurs droits.

Sur le plan culturel, les nouveaux états africains doivent faire un sérieux effort pour développer la culture africaine. Nous avons une culture propre, des valeurs morales et artistiques inestimables, un code de savoir-vivre et des modes de vie propres. Toutes ces beautés africaines doivent être développées et préservées avec jalousie. Nous prendrons dans la civilisation occidentale ce qui est bon et beau et rejetterons ce qui ne nous convient pas. Cet amalgame de civilisation africaine et européenne donnera à l'Afrique une civilisation d'un type nouveau, une civilisation authentique correspondant aux réalités africaines.
Des efforts sont aussi à faire pour la libération psychologique des populations. On constate chez beaucoup d'intellectuels, un certain conformisme dont on connaît les origines.
Ce conformisme provient des pressions morales et des mesures de représailles qu'on a souvent exercées sur les intellectuels noirs. Il suffisait de dire la vérité pour que l'on fut vite taxé de révolutionnaire dangereux, xénophobe, meneur, élément à surveiller, etc.
Ces manoeuvres d'intimidation et de corruption morale doivent prendre fin. Il nous faut de la véritable littérature et une presse libre dégageant l'opinion du peuple et non plus ces brochures de propagande et une presse muselée.

J'espère que le « Congrès pour la Liberté de la Culture nous aidera dans ce sens.

Nous tendons une main fraternelle à l'Occident. qu'il nous donne aujourd'hui la preuve du principe de l'égalité et de l'amitié des races que ses fils nous ont toujours enseigné sur les bancs de l'école, principe inscrit en grands caractères dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Les Africains doivent jouir, au même titre que tous les autres citoyens de la famille humaine, des libertés fondamentales inscrites dans cette Déclaration et des droits proclamés dans la Charte des Nations Unies.
La période des monopoles des races est révolue.

 
La solidarité africaine doit se concrétiser aujourd'hui dans les faits et dans les actes. Nous devons former un bloc pour prouver au monde notre fraternité.

Pour ce faire, je suggère que les gouvernements déjà indépendants apportent toute leur aide et appui aux pays non encore autochtones.
Pour favoriser les échanges culturels et le rapprochement entre les pays d'expression française et ceux d'expression anglaise, il faudrait rendre l'enseignement du français et de l'anglais obligatoire dans toutes les écoles d'Afrique. La connaissance de ces deux langues supprimera les difficultés de communication auxquelles se heurtent les Africains d'expression anglaise et ceux d'expression française lorsqu'ils se rencontrent. C'est là un facteur important d'interpénétration.

Les barrières territoriales doivent aussi être supprimées dans le sens d'une libre circulation des Africains à l'intérieur des états africains.

Des bourses d'études seraient également à prévoir en faveur d'étudiants des territoires dépendants.


Je profite de l'occasion qui m'est offerte pour rendre publiquement hommage au Dr Kwamé Nkrumah et à M. Sékou Touré d'avoir réussi à libérer nos compatriotes du Ghana et de la Guinée.
L' Afrique ne sera vraiment libre et indépendante tant qu'une partie quelconque de ce continent restera sous la domination étrangère.

Je conclus mon intervention par ce vibrant appel : Africains, levons-nous !


Africains, unissons-nous !

Africains, marchons main dans la main avec ceux qui veulent nous aider pour faire de ce beau continent un continent de la liberté et de la justice.

 

EXTRAIT DU DISCOURS DU 30 JUIN 1960 LORS DE L'INDEPENDANCE DU CONGO : PATRICE LUMUMBA
Le jour de la proclamation de l’indépendance de la République Démocratique du Congo

 

Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, Je vous salue au nom du gouvernement congolais. A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez. A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté. Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal. Nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs !

Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs ; qu’un Noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits « européens » ; qu’un Noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation !… Ensemble mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir lorsqu’il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique toute entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles. Et pour tout cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et qu’elle ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit. Ainsi, le Congo nouveau que mon gouvernement va créer sera un pays riche, libre et prospère. Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. l’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain. Notre gouvernement fort -national- populaire, sera le salut de ce pays. J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants de se mettre résolument au travail, en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique. Hommage aux combattants de la liberté nationale ! Vive l’indépendance et l’unité africaine ! Vive le Congo indépendant et souverain !

 

 

 

CONFÉRENCE PANAFRICAINE DE LÉOPOLDVILLE 25 août 1960

 

 

Discours d’ouverture de Patrice Lumumba

 

Messieurs les Ministres,

Mesdames, Messieurs,

Chers Camarades,

 

Le Peuple congolais au combat est fier et heureux de recevoir aujourd’hui sur

sa terre ses frères de lutte. Votre présence ici, en un tel moment, est pour mon gouvernement, pour nous, Congolais, la preuve la plus vivante de cette réalité africaine que nos ennemis ont toujours niée, et qu’actuellement encore, ils s’entêtent à nier. Mais, vous le savez, la réalité est encore plus têtue et l’Afrique est bien vivante. Elle se refuse à mourir pour donner raison aux attardés de l’Histoire, de cette histoire que nous avons faite avec nos mains, avec notre peau, avec notre sang.

 

Votre présence ici, en un tel moment, est pour mon gouvernement, pour nous, Congolais, la preuve la plus vivante de cette réalité africaine que nos ennemis ont toujours niée, et qu’actuellement encore, ils s’entêtent à nier. Mais, vous le savez, la réalité est encore plus têtue et l’Afrique est bien vivante. Elle se refuse à mourir pour donner raison aux attardés de l’Histoire, de cette histoire que nous avons faite avec nos mains, avec notre peau, avec notre sang.

 

C’est dans des réunions comme celle-ci que nous avons pris conscience de notre personnalité et de notre solidarité agissante. Lors de nos premières conférences qui se sont tenues dans les différentes villes d’Afrique et au cours desquelles nous avons posé le problème de la décolonisation, les imperialists ne croyaient pas à notre réussite.

 

Et pourtant, depuis la première Conférence des Peuples africains tenue à Accra en décembre 1958, que de chemin vers la libération de notre continent n’avons-nous pas parcouru ensemble ?

 

N’est-ce pas depuis cette conférence historique qui a posé les jalons de la libération de l’Afrique, que pour le mouvement populaire de libération, rien, ni les vents, ni les armes, ni les répressions, rien n’a pu et ne pourra l’arrêter.

 

Les travaux de cette conférence ne feront qu’accélérer ce mouvement

d’indépendance du Continent africain.

 

Messieurs les Ministres, Chefs combattants de la liberté africaine, vous avec le devoir de montrer une fois de plus au monde et à nos détracteurs que rien ne saurait nous faire dévier de notre objectif commun : la libération de l’Afrique. Ce but, nous ne saurons l’atteindre avec efficacité que si nous restons solidaires et unis. Notre solidarité n’a de sens que parce qu’elle n’a pas de limite, et qu’enfin nous sommes conscients que le destin de l’Afrique est indivisible.

 

Ce sont là les raisons profondes des travaux que vous allez entreprendre. Cette réunion prépare la grande Conférence au Sommet au cours de laquelle nos États auront à se prononcer sur:

l’appui total de tous les pays africains dans la lutte générale en faveur du bloc panafricain;

la politique de neutralisme pour une indépendance réelle ;

la suppression des barrières linguistiques colonialistes par les échanges culturels;

les accords commerciaux entre pays africains;

la position de l’Afrique vis-à-vis du Marché Commun européen;

la coopération sur le plan militaire ;

l’étude de la création à Léopoldville d’un poste émetteur à haute tension avec la contribution de tous les États africains;

l’étude et la création à Léopoldville d’un centre de recherches scientifiques dans le cadre de la Commission de coopération technique.

 

Messieurs les Ministres, vous prenez contact avec la réalité du Congo Africain, ici même, au cœur d’une crise qu’il nous appartient de résoudre. Nul doute que votre conscience de l’avenir de notre continent vous permettra de conclure heureusement vos travaux. Il vous appartient principalement de préparer la rencontre de nos Chefs d’État qui, eux, entérineront, dans les faits, cette unite africaine au nom de laquelle vous avez répondu à notre appel.

 

Vous connaissez la genèse de ce que l’on appelle aujourd’hui la crise

congolaise et de ce qui n’est en réalité, que le prolongement d’un combat entre forces d’oppression et forces de libération. Mon gouvernement garant et représentant de la souveraineté du people congolais a décidé, dès le début de l’agression belge, de faire appel aux Nations Unies.

 

L’ONU y a répondu. Le monde libre s’est prononcé. La Belgique fut

condamnée. Dans le but d’éclairer l’opinion publique internationale sur les veritable mobiles du drame congolais, je me suis décidé à entreprendre le voyage de New York.

À notre retour des États-Unis, nous avons répondu à l’invitation des Chefs d’État de l’Afrique libre qui, unanimement, nous ont exprimé, par des prises de position publiques, leur soutien fraternel.

 

Les séquelles classiques du colonialisme, que nous tous avons connues, ou connaissons encore en partie, sont particulièrement vivantes ici: survivance de l’occupation militaire, divisions tribales longuement entretenues et encouragées, oppositions politiques destructives préparées, orchestrées, monnayées.

 

Vous savez combien il a été difficile jusqu’ici, pour un État nouvellement indépendant, de se débarrasser des bases militaires installées par les anciennes puissances occupantes. Nous devons proclamer aujourd’hui, ici même, que l’Afrique refuse désormais le maintien sur son sol des forces armées impérialistes. Plus de Bizerte, de Kitona, de Kamina, de Sidi Slimane.

 

Nous avons nos propres armées pour défendre nos pays.

 

Notre Force publique, victime de machinations, se débarrasse elle aussi de structures colonialistes pour retrouver, sous l’autorité de chefs congolais, les qualités d’une véritable armée nationale.

 

Nos difficultés internes, les luttes tribales, les noyaux d’opposition politique sont, comme par hasard, centrés sur les régions où nos ressources minières et énergétiques sont les plus riches. Nous savons comment ils furent organisés, et comment ils sont soutenus, encore aujourd’hui, dans nos murs.

Notre Katanga, à cause de son uranium, de son cuivre, de son or, notre Bakwanga, au Kasaï, à cause de son diamant, sont devenus les foyers des intrigues impérialistes. Ces intrigues visent à assurer la reconquête économique de notre pays.

 

Une chose reste certaine et je le proclame solennellement: le Peuple congolais ne se laissera jamais plus exploiter; tout dirigeant qui voudrait l’entraîner dans cette voie serait rejeté de la communauté.

 

Le retentissement que connaît le problème congolais signifie à quel point le poids de l’Afrique pèse aujourd’hui sur le monde. Nos pays, que l’on voulait ignorer hier encore, en faisant éclater le cadre colonial, inquiètent le vieux monde. Ces structures différentes des nôtres sont-elles remises en question?

 

Oui, chez nous, en Afrique. Qu’elles soient sauvegardées par ceux qui en ont la charge là où elles conviennent à ceux qui les ont adoptées! Ce n’est pas notre affaire. Notre affaire c’est notre avenir, notre destin: l’Afrique libre.

 

Cette année est la nôtre, vous en êtes les témoins et les acteurs. Cette année est celle de notre victoire inconditionnelle. C’est celle de l’Algérie ensanglantée, héroïque, l’Algérie martyre au combat exemplaire qui nous rappelle que l’on ne compose pas avec l’ennemi. C’est celle de l’Angola bâillonné, celle de l’Afrique du Sud esclave, du Ruanda-Urundi prisonnier, du Kenya bafoué.

 

Nous savons tous, le monde sait, que l’Algérie n’est pas française que l’Angola n’est pas portugais, que le Kenya n’est pas anglais, que le Ruanda-Urundi n’est pas belge.

 

Nous savons que l’Afrique n’est ni française ni britannique, ni américaine, ni russe, mais africaine.

Nous connaissons l’objectif de l’Occident. Hier, il nous divisait au niveau des tribus, des clans, des chefferies. Aujourd’hui, parce que l’Afrique se libère, il veut nous diviser au niveau des États. Il veut créer des blocs antagonistes, des satellites, et à partir de cet état de guerre froide, accentuer les divisions afin de maintenir sa tutelle éternelle.

 

Je ne crois pas me tromper en affirmant que l’Afrique aujourd’hui unie se refuse à ces machinations. C’est pourquoi nous avons opté pour la politique de neutralisme positif, la seule politique valable qui nous permettra d’affirmer notre personnalité.

Il n’y a pas pour nous de bloc occidental ou communiste, mais des nations dont l’attitude vis-à-vis de l’Afrique nous dictera la nôtre. Nous refusons d’être le terrain des intrigues internationales, le foyer et l’enjeu des guerres froides.

 

Je rends hommage solennellement au Président Bourguiba, à Sa Majesté Mohammed V, au Président Sékou Touré, au Président Tubman, au Président Nkrumah, au Président Olympio que j’ai eu l’honneur de rencontrer en cette période décisive.

 

Et je regrette les impératifs matériels qui ne m’ont pas permis de répondre à l’invitation du Président Nasser et de Sa Majesté Haïlé Sélassié.

 

Tous, en militants de l’Unité africaine, ont répondu « Non » à l’étranglement de l’Afrique.

Tous ont immédiatement compris que les colonialistes, par leur entreprise de reconquête, remettent en question non seulement l’indépendance réelle du Congo, mais aussi l’existence de tous les pays indépendants d’Afrique. Tous ont compris que si le Congo meurt, toute l’Afrique bascule dans la nuit de la défaite et de la servitude.

 

Voilà, encore une fois, la preuve vivante de l’Unité Africaine. Voilà la prevue concrète de cette Unité sans laquelle nous ne pourrions vivre face aux appétits monstrueux de l’impérialisme.

 

Tous ces hommes d’État ont alors témoigné que l’on ne débat pas de ce principe de base mais que l’on se bat pour le défendre.

 

Nous sommes ici pour défendre l’Afrique, notre patrimoine, ensemble ! À l’action concertée des puissances impérialistes, dont les colonialistes belges ne sont que l’instrument, nous devons opposer le front uni des peuples libres et des peuples en lutte d’Afrique. Nous devons opposer aux ennemis de la liberté la coalition des hommes libres.

 

Et notre sort commun se joue pour le moment ici au Congo.

C’est ici, en effet, que se joue un nouvel acte de l’émancipation et de la

réhabilitation de l’Afrique.

 

Poursuivant la lutte dont l’objectif primordial est de sauver la dignité de l’homme africain, le peuple congolais a choisi l’indépendance immédiate et totale.

Ce faisant, il savait qu’il ne se débarrassait pas d’un seul coup de l’empreinte coloniale, que l’indépendance juridique n’était qu’un premier pas, que l’effort à fournir encore serait long et plus dur peut-être.

Nous n’avons pas choisi les voies de la facilité, mais celles de la fierté et de la liberté de l’homme.

Nous avons compris que tant qu’un pays n’est pas indépendant, tant qu’il n’a pas assumé son destin, il lui manque l’essentiel. Et ceci reste vrai quel que soit le niveau de vie des colonisés, quels que soient les aspects positifs d’un système colonial.

 

Notre volonté d’indépendance rapide, sans période intermédiaire, sans compromis, nous l’avons imposée avec d’autant plus de force, que nous avions davantage été niés, dépersonnalisés, avilis.

 

À quoi nous aurait servi d’ailleurs, de tarder, de pactiser davantage, alors que nous avons pris conscience de ce que tôt, ou tard, il nous faudrait tout revoir, tout repenser par nous-mêmes? Créer des structures nouvelles adaptées aux exigences d’une évolution proprement africaine, reconvertir les méthodes qui nous avaient été imposées, et surtout nous retrouver nous-mêmes, nous débarrasser d’attitudes mentales, de complexes, d’habitudes, dans lesquels la colonisation nous avait maintenus durant des siècles.

 

Le choix qui nous a été offert n’était pas autre chose que l’alternative : liberté ou prolongement de l’asservissement. Entre la liberté et l’esclavage il n’y a pas de compromis. Nous avons préféré payer le prix de la liberté.

 

Nous affirmons notre personnalité d’hommes libres qui prennent, jour après jour, en mains les destinées de leurs nations et de leur continent.

 

Nous avons un besoin urgent de paix et de concorde, notre politique

internationale est axée sur la coopération loyale et l’amitié des peuples. Nous voulons être une force de progrès pacifique, une puissance de conciliation.

 

Une Afrique indépendante et solidaire apportera une contribution positive importante à la paix universelle.

 

Déchirée en zones d’influence rivales, elle ne ferait que renforcer les

antagonismes mondiaux et aggraver les tensions.

Nous n’opérons aucun choix discriminatoire dans nos relations internationales.

 

Le Congo est ouvert à tous et nous sommes prêts à nous rendre partout. Notre seule exigence est la reconnaissance et le respect de notre souveraineté.

 

Nous recevrons des techniciens de toutes nationalités animés d’un esprit d’amitié, de loyalisme, de coopération et décidés non pas à dominer les Africains mais à servir l’Afrique. Ils trouveront chez nous un accueil amical.

 

Je suis certain de traduire les sentiments de tous mes frères africains en affirmant que l’Afrique ne s’oppose à aucune nation en particulier, mais qu’elle est vigilante devant toute nouvelle tentative de domination et d’exploitation tant dans le domaine des intérêts que dans celui de la pensée. Notre objectif est de réhabiliter les valeurs culturelles, philosophiques, morales, sociales de l’Afrique et de sauvegarder nos ressources. Mais notre vigilance ne signifie pas isolement. Le Congo a marqué dès son indépendance, son désir de participer à la vie des nations libres, et ce désir s’est concrétisé par sa demande d’admission à l’Organisation des Nations Unies.

 

Messieurs les Ministres, Chers Camarades,

Je ne saurais vous exprimer la joie et la fierté qu’éprouvent aujourd’hui le Gouvernement et le peuple congolais par votre présence, celle de l’Afrique.

Aujourd’hui le temps de projets est révolu. Aujourd’hui l’Afrique doit accomplir des actes. Ces actes, les peuples d’Afrique les attendent avec impatience.

L’Unité et la Solidarité africaines ne sont plus des rêves, elles doivent se traduire par des décisions. Unis dans un même esprit, dans un même élan, avec le même cœur, nous ferons bientôt de l’Afrique, de notre Afrique, un continent réellement libre et indépendant.

 

Vivent l’indépendance et l’unité africaines.

 

En avant Africains vers la libération totale !

 

 

 

 

La dernière lettre de Patrice Lumumba

 

Essayant de gagner la province du Kasaï contrôlée par ses partisans fin novembre 1960, Lumumba est capturé. De sa prison, il écrit à sa femme Pauline.

 

Ma compagne chérie,

 

Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront et si je serai en vie lorsque tu les liras. Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux – qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts fonctionnaires des Nations-Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance – ne l’ont jamais voulu.

 

Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que pourrai je dire d’autre ? Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi même que tôt ou tard mon peuple se débarassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.

 

Nous ne sommes pas seuls. L’Afrique, l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. A mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres.

 

Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. Ne me pleure pas, ma compagne. Moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son indépendance et sa liberté.

 

Vive le Congo ! Vive l’Afrique !

 

Patrice Lumumba

 

 

Patrice Lumumba : " Le 30 juin 1960, je n’étais pas pressé, mais alors pragmatique "

Publié le jeudi 3 juillet

Alors Premier ministre au 30 juin 1960, Patrice Emery Lumumba n’aura fait que trois mois au pouvoir. En cause, son conflit avec le président Joseph Kasa-Vubu, sans oublier les Occidentaux qui l’accusaient de tous les maux afin del’écarter politiquement et physiquement parce que étiqueté communiste. Surtout que son discours improvisé le 30 juin 1960 était jugé incendiaire au point de susciter un sentiment anti blanc dans les rangs des Congolais. A travers cette interview, il s’explique sur bien des sujets et son combat pour l’indépendance.

 

Le président Kasa-Vubu vous accuse d’avoir été inutilement pressé en 1960 parce que vous ne compreniez pas sa politique. Qu’en dites-vous ?

Le 30 juin 1960, je n’étais pas pressé, surtout pas inutilement comme le dit Joseph Kasa-Vubu. Mais, j’étais simplement pragmatique, alors très pragmatique. Car, je ne pouvais pas comprendre que des Congolais soient morts pour l’indépendance pour qu’en fin de compte, le Roi des Belges vienne se pavoiser à Kinshasa le 30 juin 1960 avec un discours paternaliste comme si l’indépendance était un cadeau de la Belgique. Non ! L’indépendance, c’était tout simplement un droit fondamental du peuple congolais et il ne fallait pas, à ce titre, qu’un Belge, fusse-t-il le Roi, le présente comme la preuve de la bonne volonté du royaume de Belgique. Et le président Joseph Kasa-Vubu donnait l’impression de continuer à considérer le Roi des Belges comme le souverain de la RDC. C’est pour cette raison que j’ai apporté une touche congolaise à la cérémonie du 30 juin 1960 parce qu’on ne pouvait pas oublier aussitôt toutes les humiliations qui constituaient notre pain quotidien et il fallait le signifier officiellement aux Belges en présence de leur Roi. Voilà ce que le peuple congolais attendait d’une cérémonie protocolaire et un spectacle destiné à laver l’image des Belges dans l’opinion.

Mais, votre discours a jeté de l’huile au feu dans la mesure où les incidents survenus donnaient l’impression d’une révolte à travers le pays ?

Il le fallait bien pour que les colonialistes comprennent que leur règne venait de prendre fin. Prenez l’exemple du général Janssens qui s’était permis de dire aux militaires congolais qu’avant l’indépendance égal à après l’indépendance. Il n’y avait pas pire provocation que cet acte. Raison pour laquelle, il était indiqué de faire comprendre aux colonialistes à tous les niveaux que les Congolais avaient pris leur destin en main. Il n’était donc pas question de caresser les Belges dans le sens du poil, mais de couper ce poil pour qu’ils retiennent que plus rien ne serait comme avant. Croyez-moi, en ce moment là, il n’était pas question de rapport de force, mais de saisir la chance que Dieu venait de nous offrir pour ne plus céder d’espace à ceux qui avaient passé le clair de leur temps à nous fouetter comme des sous hommes matin, midi et soir. Depuis ce jour, les Belges, avec en tête leur Roi, avaient appris à nous respecter. Et je reproche à Joseph Kasa-Vubu de s’être montré tendre le 30 juin 1960 après tout le combat mené par l’ABAKO pour l’indépendance. C’est lui qui aurait dû donner le ton dans son discours pour que les Belges prennent la mesure de la situation et se tiennent désormais à distance.

On vous reproche aussi votre naïveté dans le choix porté sur Mobutu alors qu’il s’est révélé, par la suite, comme un agent au service des Occidentaux ?

Oh, c’est de bonnes guerres que l’on m’accuse de tous les péchés. On dit de Jésus qu’il était Dieu, alors que c’est lui-même qui avait choisi Judas, son traître. J’avais choisi Mobutu parce qu’il était journaliste et qu’à ce titre, il en savait suffisamment sur notre combat et sur les Belges. Devant l’obligation d’avoir un secrétaire à Bruxelles, lui étant sur place, j’ai cru bon de le prendre. J’en ai fait plus tard mon secrétaire particulier et devant la nécessité de remplacer le général Jansens pour reformer notre armée, il était l’homme de la situation. Croyez-moi, il semblait être à la hauteur de nos attentes. Peut-être que, comme il était très ambitieux, il a facilement mordu l’hameçon des Occidentaux qui lui avaient promis d’être à la tête du pays. Il avait certainement perdu la tête. Le plus important pour moi n’était pas de rester au pouvoir, mais d’éveiller le peuple congolais pour qu’il comprenne qu’il devait se prendre en charge. Sinon, je pouvais me laisser corrompre pour rester Premier ministre pendant très longtemps et rester en vie en trahissant le Congo. Mais, je ne l’avais pas fait par amour pour le Congo. Voilà l’héritage que j’ai légué aux Congolais.

On raconte également que lors de votre fuite, vous trainiez vos pieds au point que vos poursuivants ont pu facilement vous rattraper en route ?

Traîner les pieds ? Non, ce n’est pas la réalité. Mais, je profitais plutôt de ma fuite pour laisser mon testament aux Congolais que je rencontrais sur ma route afin qu’ils retiennent l’essentiel de ma vision sur le Congo. Mourir n’était pas un danger pour moi, parce que la poursuite du combat sans moi était le plus important. J’étais au courant du complot qui se tramait contre moi et je l’avais même dénoncé à plusieurs reprises. Quand on a la passion du Congo, on est prêt à tout et c’est cela le vrai nationalisme. Si ceux qui se disent nationalistes craignent de mourir et se compromettent pour rester en vie ou pour occuper quelques postes, c’est que l’avenir est encore sombre. Un vrai nationaliste est toujours prêt à mourir pour éviter de trahir le Congo. Ce n’est pas comme certains nationalistes qui crient très fort et sont les premiers à prendre des armes contre leur pays sous la direction des étrangers. A leurs yeux, les intérêts égoïstes passent avant le Congo. C’est de la sorte qu’ils sont toujours à pactiser avec le diable pour obtenir des postes dans les institutions.

Autre chose à ajouter ?

C’est seulement d’inviter les Congolais à considérer notre lutte pour l’indépendance afin de retenir les leçons les plus importantes pour faire avancer la cause du Congo. Il faut résister à toutes les tentations pour ne pas trahir le Congo et apprendre à se prendre totalement en charge. Les Blancs n’aideront jamais les Congolais à sortir de leur misère. Bien au contraire, la misère des Congolais ne fera que leur force. C’est plutôt aux Congolais à savoir relever le défi du développement de leur pays. Mais, tout commence par la prise de conscience pour que le reste suive.

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Congo : Patrice Lumumba (La dernière entrevue avant sa mort)

interview de Patrice Emery Lumumba..(une des dernières avant sa mort) Actualité des années 1960 en RDC

 

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