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19 septembre 2014 5 19 /09 /septembre /2014 15:51

RDC: ARMÉE CONGOLAIS, LE PROBLÈME  ET LA SOLITION

Inefficace depuis deux décennies, l’armée congolaise peine à se reconstruire. Les FARDC sont-ils encore réformables ?

 Ces tueurs tutsi comb-copie-1

FARDC durant une parade militaire le 8 mars 2013 aÌ Goma – Licence creative commons Sylvain Liechti/Monusco

Depuis plus de 20 ans, le Zaïre, devenu par la suite République démocratique du Congo (RDC), est régulièrement secoué par des conflits à répétition. Des dizaines de groupes armés, de milices villageoises et de rébellions soutenues par les pays voisins, font régner la terreur sur les populations civiles, contraintes de trouver refuge loin de chez eux. En 2014, les Nations-unies comptabilisaient 1,7 millions de déplacés à l’Est du Congo. Dans ce chaos chronique et ces guerres sans fin, l’armée nationale congolaise (FARDC) fait au mieux de la figuration. Au pire, ses troupes commettent de nombreuses exactions sur les populations civiles : pillages, assassinats, viols de masse… La reconstruction de l’armée congolaise constitue donc une nécessité pour aider la RDC à retrouver les chemins de la paix. Dans une étude approfondie sur les nombreux dysfonctionnements des FARDC, le Rift Valley Institut (RVI) trace les contours d’une refonte complète du secteur de la sécurité. Dans ce rapport, consultable désormais en français (cliquez ici), Jason Stearns, Judith, Verweijen et Maria Eriksson Baaz démontrent que l’armée congolaise, censée venir à bout des groupes armés, « a souvent contribué directement à leur prolifération ». En cause : mauvaise gouvernance des politiques, mauvaise intégration des ex-rebelles, le manque de contrôle des troupes, l’impunité totale des militaires coupables d’exactions et enfin les mauvaises conditions de vie des soldats.

Une armée fragmentée et divisée

Pour comprendre comment l’armée congolaise en est arrivée là, les experts du Rift Valley Institut, font un nécessaire retour en arrière… à l’époque du « Maréchal-Président » Mobutu. Arrivé au pouvoir par un coup de force militaire en 1965, le nouveau maître de Kinshasa craignait « que la création d’une armée puissante ne favorise sa propre éviction ». La devise de Mobutu pouvait se résumer ainsi : « diviser pour mieux régner ». Le Maréchal tenait donc à conserver une armée faible, fracturée, loyale « et qui ne se mêle surtout pas de politique ». Les officiers de l’époque étaient donc nommés pour « leur loyauté, leur relations clientélistes et non pour leurs compétences ». Deuxième invention de Mobutu : privilégier son clan en offrant des promotions à des officiers issus de son groupe ethnique, les Bangala, et de sa province, l’Equateur. Mobtutu « fragmente » également son armée en créant une concurrence entre les différents services de sécurité de son régime. En marge du commandement central de l’armée, il créé sa propre garde rapprochée, la Division spéciale présidentielle (DSP), autonome, mieux payée et contrôlée par des proches. Comme les FARDC d’aujourd’hui, l’armée zaïroise de Mobutu n’a jamais brillé par ses performances militaires, notamment, relèvent les auteurs du rapport, lors des deux invasions du Shaba par les sécessionnistes katangais.

L’armée disparate de Kabila-père

En évinçant Mobutu de son fauteuil en 1997, Laurent-Désiré Kabila (le père de l’actuel président) se retrouvent également avec une armée « rongée par les rivalités internes ». Lorsque le nouveau président de la toute jeune République démocratique du Congo se brouille avec son allié rwandais qui l’a porté jusqu’à Kinshasa, Kabila-père se voit dans l’obligation de composer avec « un mélange disparate d’anciens officiers de l’armée zaïroise », de maquisards venus de la brousse et de milliers de « kadogos », ces jeunes soldats mal formés et sans expérience. Pour arrêter l’offensive de ses anciens alliés rwandais vers Kinshasa, Laurent-Désiré Kabila se voit dans l’obligation de faire appel à ses voisins angolais et zimbabwéens. En arrivant au pouvoir après l’assassinat de son père en 2001, Joseph Kabila comprend rapidement « que la force militaire ne lui permettrait pas de gagner la guerre ». Les auteurs de l’étude du Rift Valley Institut rapportent les propos d’un ancien conseiller du président Kabila, très symptomatique de son mode de gouvernance : « Joseph Kabila ne dirige pas par la force brutale. C’est impossible dans ce pays : notre Etat est trop faible. Il dirige par la ruse, en cooptant ses ennemis et en s’assurant que tout le monde reste faible ».

Des unités commandées directement par la Présidence

Formation d’eìleìments FARDC aÌ Bunia, 23 avril 2013 – Licence creative commons Ph. Amadou Maiga/Monusco

Une fois la paix signée avec les différentes rébellions, Joseph Kabila créé les FARDC en 2003. Selon le rapport, l’armée congolaise compterait aujourd’hui entre 120.000 et 130.000 hommes. Là encore le jeune président applique la méthode Mobutu en fractionnant l’armée « selon la logique politique » de l’accord de partage des pouvoirs. Les rebelles du RCD et du MLC de Jean-Pierre Bemba se voient attribuer le Ministère de la Défense et le commandement des forces terrestres pour les premiers et le commandement de la Marine et deux commandements régionaux pour les seconds. Comme Mobutu, Joseph Kabila « déjoue la hiérarchie » en passant par son propre « cabinet militaire, la maison militaire et son conseiller spécial en matière de sécurité ». Selon le rapport du Rift Valley Institut, « certaines unités comme la brigade Requin, une unité d’élite, sont commandées quasi directement par la Présidence ».

« Dans l’armée, il faut être chapeauté »

Le clientélisme constitue le premier dysfonctionnement pointé par l’étude du Rift Valley Institut. « Les subordonnés sont contraints de verser régulièrement de l’argent à leurs supérieurs ». Une pratique  qui est aussi appelée « rapportage ». En échange, les officiers supérieurs doivent à leurs subordonnés : protection, sanctions allégées, promotions, congés ou formations… Les réseaux sont encore tenaces encore aujourd’hui : comme celui des anciens officiers FAZ (sous Mobutu) ou encore celui des ex-rebelles du RCD ou du CNDP (et bientôt du M23). Des réseaux alimentés par le « business » des officiers. Car si on assiste au Congo à une militarisation de la politique afin d’accéder au pouvoir, il y a également une militarisation de l’économie qui permet aux officiers, aux politiques et aux hommes d’affaires de bénéficier des richesses du pays. Et elles sont grandes : minerais, bois, poissons ou vente d’armes. C’est pourquoi, « les officiers consacrent souvent une grande partie de leur temps à divers projets commerciaux », explique le Rift Valley Institut. Du business de la protection en passant par les taxes illégales sur les barrages routiers, les hauts gradés congolais génèrent d’importants revenus annexes. Certains se trouvant même à la tête de « véritables empires commerciaux ».

Une mauvaise intégration des rebelles

Une autre faiblesse de l’armée congolaise dénoncée par l’étude de Jason Stearns et de ses experts : l’échec des différentes politiques d’intégrations militaires. A chaque fin (provisoire) de conflit, le gouvernement et les groupes armés signent un accord de paix stipulant l’intégration des insurgés dans l’armée régulière… une manière de faire rentrer dans le rang les anciens rebelles. Un procédé qui a fait ses preuves dans d’autres conflits. Mais en RDC, le bilan de ces intégrations successives est plus que mitigé, selon le rapport, qui pensent que ces initiatives « affaiblissent davantage une armée déjà fragile ». L’intégration se déroula le plus souvent sans nouvelle formation et surtout « sans tenir compte de la composition des nouvelles unités ». Après les accords de paix de 2009, l’intégration (trop) rapide des rebelles du CNDP et des groupes d’autodéfense « fut particulièrement problématique » selon le RVI. Certaines unités se retrouvaient composées à 75% d’anciens rebelles, ce qui faisaient de ces brigades de véritables « armées dans l’armée » avec des chaînes de commandements parallèles, autonomes de l’Etat major central. La mauvaise intégration des ex-rebelles exacerba également les tensions ethniques dans l’armée. D’un côté, des officiers de Bukavu dénonçaient « une soi-disante prise du pouvoir des FARDC par les Rwandophones », alors que certains officiers d’origine Tutsi s’estimaient « discriminés » et « persécutés » lorsqu’ils étaient déployés dans les Kivus. Dernier reproche : la forte présence d’anciens rebelles dans l’armée faisait que « les commandants non-CNDP disposaient d’une marge de manoeuvre trop limitée » pour se faire respecter auprès de leurs éléments ex-rebelles.

« On est des losers »

Les conditions de vie des simples soldats expliquent également le manque d’efficacité de l’armée congolaise sur le terrain. Lorsqu’ils sont payés régulièrement, la solde officielle du militaire du rang s’élève à 70 $, « ce qui est loin de subvenir aux besoins d’une famille, même peu nombreuse » souligne le Rift Valley Institut. Sans parler du manque de vivres et de munitions (un comble lors des phases de combats, notamment en 2012 face au M23), l’absence de congés et les faibles salaires obligent les femmes de soldats et leurs enfants à suivre leur mari « dans des abris de fortunes dans les camps militaires ». Pour ces spécialistes du Congo, l’amélioration des conditions de vie et de travail des soldats congolais constitue la première piste pour rendre plus efficaces les performances de l’armée congolaise et encourager la discipline. Le témoignage d’un soldat FARDC résume à lui seul l’incurie de l’armée congolaise : « pourquoi voulez-vous que je me batte et que je risque ma vie ? On ne me donne rien, pas d’argent. Les civils ne nous respectent pas. On est obligé de mendier auprès d’eux, alors ils trouvent qu’on est des losers ».

Lutter contre l’impunité

Au vue de la situation sécuritaire dans l’Est du pays, mais aussi dans la riche province du Katanga et dans la capitale Kinshasa, régulièrement secouée par des attaques de groupes armés, une réforme urgente de l’armée congolaise s’avère indispensable. Car si l’état de délabrement de l’armée congolaise constitue l’un des problèmes majeurs de gouvernance en RD Congo, la reconstruction des FARDC fait également partie de la solution pour restaurer un semblant d’autorité au Congo. Que faire pour reconstruire l’armée congolaise ? Quelles pistes ? Et comment éviter les erreurs du passé ? Le rapport du Rift Valley Institut énonce tout d’abord la lutte contre l’impunité. Les politiques comme les militaires ont soutenu les groupes armés « dans une quasi-impunité » souligne les auteurs de l’étude. Du côté des FARDC, la majorité des militaires ayant commis des exactions à Minova (notamment des viols de masse) ont été blanchi, tout comme le général Amisi, alias « Tango four », impliqué dans des ventes d’armes illégales. L’appareil judiciaire congolais, tant civil que militaire, apparaît comme une simple courroie de transmission du pouvoir dépourvu d’indépendance. Et pour l’heure aucun progrès n’a été réalisé dans ce domaine.

Les pièges du passé

L’intégration des ex-rebelles dans l’armée régulière reste enfin le point le plus sensible pour reconstruire sainement l’armée congolaise. « Paradoxalement, note le Rift Valley Institut, l’intégration des groupes armés, souvent des déserteurs de l’armée, est un facteur qui incite d’autres groupes à se mobiliser ». Pour les auteurs, « il faudrait progressivement abandonner cette politique néfaste ». Et de recommander une démobilisation de ces rebelles pour les rendre à vie civile. Après la défaite de la rébellion du M23 fin 2013, le gouvernement congolais semble résolu à ne pas réintégrer les anciens rebelles dans l’armée et surtout pas les hauts gradés, qu’il accuse de crimes de guerre. Cette position, plutôt radicale, qui vise à briser le cycle de violence : rébellion-intégration-désertion et création d’un nouvelle rébellion, peut-elle réussir ? Difficile de le prédire au moment où le nouveau processus de démobilisation (DDR III) peine à démarrer et où seulement 31 membres du M23 ont pu bénéficier de la loi d’amnistie sur 3.657 signataires de l’acte d’engagement. Il y a donc clairement un risque que les rebelles reprennent les armes s’ils n’obtiennent aucune contre-partie. Le rapport du Rift Valley Institut, qui a été écrit bien avant la fin du M23, recommandait plutôt de nouvelles formules d’intégration militaire avec des critères plus drastiques. Notamment : une nouvelle formation des  troupes, un meilleur redéploiement sur le territoire, une composition plus équilibrée des unités et l’octroi de grades au mérite, sans considération communautaire.

L’équation est donc subtile et le dosage délicat à réaliser pour réussir à transformer les forces congolaises en véritable armée nationale au service de la sécurité de la population. Au-delà de la refonte de l’armée, c’est bien un changement profond de l’ensemble des institutions congolaises qu’il faut réformer, avec en premier lieu la réforme de la Justice qui doit devenir impartiale et indépendante. Mais avant tout, le pays doit retrouver au plus vite plus de sécurité et de stabilité : car la fin du M23 en 2013 n’a pas signé de la guerre au Congo. A l’Est une vingtaine de groupes armés restent encore actifs, notamment les rebelles hutus des FDLR, éternel prétexte aux ingérences rwandaises. Au Katanga, les « Bakata Katanga » tiennent un « triangle de la mort » entre Pweto et Manono et menacent régulièrement la ville minière de Lubumbashi. Comme le fait remarquer un officier supérieur dans le rapport du Rift Valley Institut, « nous essayons de créer une armée nationale dans cette pagaille. Une réforme de la défense, alors qu’on est en guerre ? Qu’est-ce que vous croyez ? ».

 

Christophe RIGAUD – Afrikarabia

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