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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 09:28

DESC investigation : Assassinat des enquêteurs de l’ONU : Les incohérences de la vidéo diffusée par le gouvernement congolais

Par DESC-Wondo.org Le 27 avril 2017

 

DESC investigation : Assassinat des enquêteurs de l’ONU en RDC : Les incohérences de la vidéo diffusée par le gouvernement congolais

Depuis la disparition des deux experts de l’ONU qui menaient des enquêtes sur les fosses communes découvertes au Kasaï et leurs accompagnateurs, attribuée à l’armée et aux services de sécurité congolais, le gouvernement de Kinshasa est mise sous pression de l’opinion publique congolaise et internationale pour que toute la lumière soit faite sur les circonstances de leur enlèvement et de leur exécution sauvage.
Après avoir soutenu, comme d’habitude, que la justice congolaise faisait son travail en toute indépendance et que certains suspects, non autrement identifiés, se trouvaient entre les mains de cette justice, le ministre des Communications et Médias, Lambert Mende, s’est empressé de convoquer la presse tant nationale qu’internationale pour une séance de présentation d’une vidéo macabre tendant à prouver, hors de tout doute raisonnable, que le crime a bel et bien été commis par « la milice Kamuina Nsapu ». Étant donné que la qualité du présentateur, le moment choisi ainsi que l’objectif poursuivi laissent l’opinion publique dubitative, les analystes de DESC ont jugé utile d’examiner la crédibilité de cet élément audio-visuel et d’en tirer les premières conséquences quant à la suite du dossier judiciaire, si un jour le procès devrait se tenir.
Cette investigation préliminaire a été menée par l’ancien juge de cour d’Appel en RDC le juriste-criminologue Jean-Bosco Kongolo ; le juriste et activiste des droits humains Boniface Musavuli et le criminologue pratiquant et expert des questions militaires Jean-Jacques Wondo.

Lecteur vidéo

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1. Les faits sommaires

À la suite de l’assassinat du Chef Kamuina Nsapu, du groupement des Bashila Kasanga, dans le territoire de Dibaya au Kasai Central, en août 2016, on enregistre des actes d’insécurité attribués à tort ou à raison aux adeptes de ce chef, qui s’en prendraient principalement aux symboles de l’État, particulièrement aux commissariats de police et aux édifices publics. Dans le but de « rétablir l’ordre », des contingents de l’armée et même de la police ont été dépêchés dans cette région. Des vidéos choquantes et d’une rare cruauté ont circulé, jusqu’à l’ONU, montrant des militaires congolais en train de pourchasser et de tirer sur des civils, la plupart des jeunes, mains nues ou armés juste des couteaux et des bâtons. De charnier à charnier, on dénombre à ce jour une quarantaine de fosses communes dans lesquelles seraient ensevelis plusieurs civils, victimes de l’indiscipline et de la cruauté de l’armée. C’est dans ce cadre que les deux experts se sont retrouvés dans cette région pour enquêter sur ces massacres afin d’en déterminer les auteurs et établir les responsabilités. Les infortunés n’ont pas pu achever leur travail, car ils ont été enlevés et assassinés par ceux qui n’avaient certainement pas intérêt à ce que la vérité éclate et soit révélée au public. Quelle est cette vérité et qui a intérêt à la cacher ? Pas de doute pour le gouvernement, ce sont les miliciens de Kamuina Nsapu.

2. Présentation de la vidéo : pourquoi le gouvernement et non la justice ?

Il est très important de relever que depuis l’enlèvement jusqu’à l’assassinat de Michael Sharp (Américain), de Zaida Catalan (Suédoise) et de leurs accompagnateurs congolais, la justice ne s’est jamais prononcée sur le dossier censé être entre ses mains. Toutes les informations à ce sujet ne parviennent à l’opinion publique que par le biais du gouvernement, mieux du Ministre en charge des Communications et médias. Même pas celui de la justice. Il se pose dès lors un sérieux et pertinent problème de répartition des compétences non seulement entre les institutions de la République mais également au sein même du gouvernement. L’alinéa 1er de l’article 149 de la Constitution est on ne peut plus clair sur l’indépendance du pouvoir judiciaire : « Le pouvoir judiciaire est indépendant du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif ». Logiquement, pour tout dossier intéressant la justice, les magistrats sont les mieux placés, comme partout ailleurs, pour informer correctement l’opinion sur leurs activités. Nous sommes malheureusement au Congo, où le gouvernement a pris la fâcheuse habitude d’anticiper sur l’issue d’une enquête ou d’un procès en cours. Il en a été ainsi du dossier de Moïse Katumbi, de Franck Diongo, Jean-Claude Muyambo, Firmin Yangambi et de tant d’autres personnes dont le châtiment était d’avance annoncé par les médias « officiels » bien avant le verdict des juges. Rien d’étonnant, dans la mesure où cet inamovible Ministre des Communications et médias s’improvise porte-parole aussi bien de ses collègues que du gouvernement, même lorsqu’il ne s’est pas tenu un conseil des ministres. D’où les contradictions récurrentes et gênantes que personne, au gouvernement, n’ose relever pour ne pas trahir la cacophonie et l’indiscipline.

3. Le moment était-il opportun pour présenter cette vidéo ?

En justice, aussi longtemps que l’organe de la loi, entendez le Parquet (civil ou militaire) n’a pas encore réuni tous les indices pour constituer et étoffer son dossier afin de saisir la juridiction compétente, on est au stade préjuridictionel ou de l’instruction préparatoire dont la divulgation de certains éléments d’instruction risque d’affaiblir les preuves à charge et/ou de permettre à des personnes sous enquête de se soustraire à la poursuite. Du côté de la justice, l’on suppose que l’enquête est encore en cours pour pouvoir annoncer les premiers résultats utiles. De là, il y a lieu de considérer que le gouvernement voudrait accélérer cette enquête ou voudrait se disculper contre les accusations dont il est visé principalement.

Ce qui est sûr, c’est que la précipitation du gouvernement trahit le malaise du régime aux abois, qui n’est pas parvenu à démentir les vidéos précédentes montrant la barbarie des forces armées congolaises sur la population civile du Kasaï. En principe, la présentation de ce genre de preuve n’est que l’œuvre du ministère public en cours du procès pour à la fois confondre le prévenu dans ses moyens de défense et aider les juges à former leur intime conviction, hors de tout doute raisonnable. Dans le cas d’espèce, il s’agit de savoir qui a enlevé les victimes et qui les a exécutées ? La présentation de cette vidéo par un membre du gouvernement a plutôt l’air d’un moyen de défense fait à la barre par un prévenu qui veut en découdre une fois pour toutes avec ses accusateurs.

Il y a tout de même lieu de se poser la question de savoir de qui Lambert Mende avait appris, dès le départ et sans ouverture d’aucune enquête, que les victimes avaient été enlevées au niveau du pont de la rivière Moyo et conduites dans une forêt ? « Selon les autorités congolaises, ces six personnes ont été kidnappées au niveau du pont de la rivière Moyo, sur la route de Tshimbulu. Elles auraient ensuite été conduits dans la forêt par des éléments non identifiés »[1]. Ces informations correspondent étrangement aux coordonnées géosatellites que nous tenons d’une source de renseignements militaires à Kinshasa et qui corroborent la version selon laquelle, au moment des faits, la zone du crime était sous contrôle des forces armées congolaises. Notre source renseigne, deux jours seulement après l’intervention de Lambert Mende, que les forces spéciales vont faire la ronde de la région du pont Moyo. dont les coordonnées satellitaires, nous transmises par des sources militaires congolaises sont les suivantes : 6° 11’59. 73’’S-22° 30’44.63’’E’’

Selon l’analyse d’un expert militaire congolais de la diaspora, spécialisé dans l’analyse des données géo-satellites : « Il s’agit d’un pont traversant une petite rivière à 34,73 km au sud de Kananga, à vol d’oiseau. Il est construit sur la route reliant Kazadi-Fuamba à Dibaya. Il est à 5,6 km au sud de Mapanya et à 5,3 km au nord de Buye Tshibangu (donc à 1 heure de marche de ces villages respectifs). La route est construite sur un terrain relativement plat, à 600 mètres d’altitude. La rivière s’appelle Moyo et se jette à la Lulua, après 5 km. Le pont en question est situé à 14 km au nord-ouest de Kamwanga, en plein territoire Kabeya-Kamwanga. Voici les images de Google Earth:«

 

Pourquoi, avec tous ces éléments, avoir attendu plus d’un mois après pour présenter cette vidéo ? Si, comme l’affirme le « porte-parole » du gouvernement, l’armée et la police scientifique ont été perspicaces, pourquoi n’ont-elles pas été en mesure d’en faire autant lors de l’assassinat du colonel Mamadou Ndala et de celui de Floribert Chebeya ou encore, tout récemment, de l’incendie du siège de l’UDPS, du saccage de l’église St Dominique de Kinshasa/Limete ainsi que de tous les meurtres non élucidés commis sur des manifestants, des journalistes et autres activistes des droits de l’homme ? Toutes choses restant égales par ailleurs, quelle aurait été, enfin, l’attitude du gouvernement s’il s’était agi uniquement des victimes de nationalité congolaise et surtout s’il n’y avait eu aucune pression ? Toutes ces questions, et tant d’autres que se pose l’opinion publique, nous amènent à analyser la vidéo du gouvernement.

4. Décryptage de la vidéo

Il sied d’abord de relever que se substituant à la justice, Lambert Mende a déjà annoncé le verdict en désignant les auteurs de ce crime, qui ne sont que les « terroristes » de Kamuina Nsapu et qu’il faut éradiquer « par tous les moyens »..2] Pour parvenir à sa conclusion, Mende s’est basé principalement sur le tshiluba, langue dominante parlée au Kasaï, sur l’accoutrement et le type d’armes portées par les adeptes de Kamuina Nsapu ainsi que sur la perspicacité de la police scientifique qui aurait permis de remonter la filière pour mettre la main sur la vidéo. Ce sont tous ces éléments qui vont faire l’objet de notre décryptage.

A. Élément linguistique

S’il est vrai que le tshiluba est la langue dominante dans cette partie du Grand Kasaï, des raisons existent qui permettent d’affirmer que les auteurs de ce crime ne pouvaient pas être nécessairement les adeptes de Kamuina Nsapu.

A en croire des informations qui ne cessent de nous parvenir chaque jour du terroir, plusieurs jeunes désœuvrés s’identifient un peu partout au phénomène Kamuina Nsapu dont ils portent l’appellation de la même manière qu’est né le phénomène Mai Mai dans les années 60 et qui s’est étendu jusqu’aujourd’hui à travers tout le pays.

En effet, plusieurs locuteurs du tshiluba (Lulua) parlé dans cette contrée ont vite remarqué, en visionnant attentivement la vidéo, que l’accent du commentateur ou de la personne qui filmait la scène en duplex était, à partir de la deuxième minute, plutôt swahiliphone. Mais bien avant cela, un supposé donneur d’ordres parle un français sans intonation luba en disant, à la 42ème seconde : « Il n’y a pas de problème à poser » ou, à la 1ère minute et 20 seconde : « Nous attendons d’autres qui arrivent.» Par contre, au moment de l’exécution des victimes, on entend des ordres, exprimés dans un lingala généralement parlé par les militaires kinois, provenant d’un micro un peu loin de la scène : «Tirez, tirez, tirez lisusu ».

Dans ces conditions où il est difficile de distinguer particulièrement toutes ces voix, le doute persiste quant à la responsabilité attribuée exclusivement par le gouvernement aux seuls miliciens Kamuina Nsapu. « Le lingala est notamment utilisé dans la vidéo alors que les miliciens Kamuina Nsapu ne le mélangent pas avec le tshiluba ».[3] Certains notent un langage « militaire » peu compatible avec les pratiques de la milice locale. Déjà, des témoignages recueillis auprès de plusieurs villageois anonymes soupçonnent la présence, dans ce coin, des hommes du criminel Gédéon Kyungu Mutanga, sorti librement de son maquis sans mesure de grâce ou d’amnistie, logé, nourri, sécurisé aux frais du contribuable congolais et qui fait désormais partie des cadres de la MP, famille politique du Président de la transition.[4]

B. Accoutrement des « terroristes » Kamuina Nsapu

À l’ origine, pour se reconnaître, les partisans du défunt chef coutumier Kamuina Nsapu ont adopté un accoutrement distinctif remarquable par un bandeau rouge à la tête. En tout et pour tout comme armes, ils se servent de machettes, couteaux et bâtons. Mais suffit-il de présenter cela à un enquêteur ou un juge sérieux pour emporter sa conviction ? Dans le contexte de l’expansion du mouvement Kamuina Nsapu, la réponse est certainement négative. Car ceux qui font actuellement des intrusions dans les territoires de Kamiji et Luilu (en province de Lomami) ou encore dans le territoire de Kapanga (Province de Lualaba) sont bien identifiés comme des jeunes Bakete instrumentalisés, en provenance de Yangala, une chefferie et paroisse catholique du territoire de Lwiza (province du Kasaï Central). « Le grand chef traditionnel des Lunda, Mwant Yav, affirme que dix-huit miliciens Kamuina Nsapu ont été tués mardi 28 mars à Kalamb dans la province du Lualaba lors des affrontements avec l’armée. Selon le chef traditionnel, les miliciens sont venus de la localité de Kaleng Many dans la province du Kasaï-Central, voisine du territoire de Kapanga où est située la localité de Kalamb. La même source rapporte que les miliciens marchaient à pied portaient des armes blanches. Les assaillants invitaient les habitants de la région à intégrer leur mouvement ».

Pour se faire accepter en tant que miliciens Kamuina Nsapu, ils parlent le tshiluba et ont le même accoutrement que ci-dessus décrit. Contrairement aux premiers miliciens Kamuina Nsapu, qui n’avaient pour cibles que les symboles de l’État, ceux-ci visent principalement les symboles de l’église catholique (couvents et autres édifices religieux), en plus de tuer des paisibles citoyens et de piller leurs biens de valeur : motos, vélos, argent, chèvres et moutons. Au moment où nous couchons ces lignes, des villages entiers, des couvents des sœurs et des prêtres sont désertés par leurs occupants tandis que des milliers d’enfants n’ont pas pu reprendre le chemin de l’école à cause de l’insécurité.

Où est passé le porte-parole du gouvernement pour ne fut-ce qu’informer correctement et objectivement l’opinion sur ce drame qui se déroule en silence ? « Quatre jours après la fin des vacances de Pâques, les cours n’ont toujours pas repris dans les écoles du territoire de Luilu et de la ville de Mwene Ditu dans la province de la Lomami. Des sources locales rapportent que près de 1500 élèves du primaire et environ 3000 du secondaire ne vont pas à l’école. Leurs familles se sont réfugiées en brousse, après des incursions des miliciens Kamuina Nsapu dans leurs localités. La députée nationale Angélique Milemba, élue de Luilu, demande au gouvernement de prendre des dispositions sécuritaires adéquates pour rassurer les parents sur la sécurité dans leurs localités pour qu’ils y retournent afin de permettre aux enfants de rentrer à l’école. » [5]

C. Analyse balistique visuelle

Les éléments de cette analyse proviennent d’une compilation et traitement des informations recueillies auprès de sources militaires congolaises en contact avec DESC. Il s’agit de mêmes sources qui nous ont fourni les coordonnées de géolocalisation satellitaires précises du lieu d’exécution des deux experts, dans les environs du pont Moyo, le 15 mars 2017, soit deux jours après l’annonce par le gouvernement congolais de l’assassinat des deux experts. Les éléments de cette analyse tendent à démontrer des incohérences entre les faits observés dans la vidéo et les données techniques et balistiques des armes visibles que semblaient porter et utiliser les exécuteurs des deux experts.

1°) On aperçoit 2 armes de type Mauser à projectiles à billes. Ce sont de vieux fusils Mauser modèle 1898 datant de la Première guerre mondiale, voire avant, probablement de la première période de coloniale. Ce fusil est une carabine à répétition manuelle par verrou. Il se recharge manuellement (et pas automatiquement) à chaque tir. Il ne tue donc pas aussi facilement à bout portant au premier coup car il nécessite plusieurs tirs et impacts pour immobiliser la cible, qu’elle soit un gibier ou un humain. Ce qui ne semble pas être le cas dans la vidéo d’autant que juste après les tirs, les assaillants les déclarent directement morts en tshiluba.
2°) Dans la vidéo, on entend 4 coups de feu. Un Mauser à billes de cet âge, probablement mal entretenus par manque d’expertise, ne tire pas si rapidement. Il faut le recharger manuellement à chaque tir et cela laisse un délai de temps entre deux tirs. Les deux premiers tirs sont les tirs fatals et l’ordre donné, en lingala, la langue usuelle au sein des FARDC, est très clair: Tirez. Tirez lisusu (tirez tirez encore). Cela donne des indices intéressants sur les assaillants. Puis, les deux seuls coups des vieux fusils sont ceux qui ont fait sortir la fumée bleuâtre. Cela laisse croire à une mise en scène orchestrée qui implique des vrais tueurs invisibles sur la vidéo, couverts par des figurants, armés de Mauser, aux ordres des premiers; plus que probablement manipulés sans s’en rendre compte.
3°) On observe une attitude de peur de la part des deux « tueurs » armés de vieux fusils Mauser. Tous les deux ont pratiquement pris la fuite avant de se ressaisir et de tirer aussi avec les deux Mauser. Il apparaît nettement clair dans la vidéo que les vrais tirs qui ont abattu les deux experts ne proviennent pas des images visibles dans la vidéo. Ces tirs proviennent des tireurs en retrait et pas visibles dans la vidéo.
4°) L’analyse attentive de la vidéo, à partir de la 1ème minute et 22 secondes, le saut d’images lorsque le présumé milicien au tee-shirt foncé, pantalon bleu marine et bandeau rouge sur la tête, quitter précipitamment la scène des faits. Juste après son départ précipité, comme s’il se trouvait sur l’angle de tir d’un tireur éloigné, on voit le premier expert tomber. Cela démontre qu’il n’est pas l’auteur de ce tir vu qu’en balistique, le délai moyen du temps entre la détente et la détonation est de l’ordre de quelques millisecondes, selon un expert en balistique.

 

 

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